CHAPITRE XVI
DE QUELQUES - UNES DES CAUSES QUI PEUVENT AJOUTER A LA BEAUTÉ d'uN OUVRAGE.
Lorsqu'une production des arts réunit les qualités qui forment le beau , il est essentiel encore que les objets dont elle est environnée, les circonstances dans lesquelles on l'offre à nos regards , contribuent aux effets que l'auteur a dessein d'obtenir.
Supposons qu'un ouvrage doive nous émouvoir par sa majestueuse tristesse. Des impressions analogues à ce sentiment naissent - elles des objets qui l'entourent ? elles se confondront aussitôt avec l'impression qu'il nous cause. Agissent-elles dans un sens opposé? le génie luttera peut-être vainement pour captiver l'attention. Lorsque j'entends ces mots : Stahat mater dolo-
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rosa , si je vois, pour exécuter ce chant religieux, des femmes élégamment vêtues, un tel contraste me blesse. Distrait par les décorations de la salle, par l'éclat des lumières et la richesse des parures, le seul sentiment que j'éprouve est le regret de voir profaner un chef - d'oeuvre. Qu'il soit exécuté le soir, dans une église, que le chant solennel résonne sous les voûtes du temple, en présence d'une assemblée silencieuse et recueillie, celui-là même que le seul amour des arts appelle dans cette enceinte , ressent une émotion profonde; il entend la pensée du compositeur inspiré, et sait enfin quel trouble portent à l'âme les chants religieux et pathétiques. Les arts du dessin peuvent offrir ime foule d'observations analogues à celle qu'on vient de lire. Les musées sont peu favorables aux grands effets de la peinture et de la sculpture; ce sont de vastes magasins, où s'entassent des richesses que leur nombre même permet à peine d'admirer. Une statue peut recevoir un caractère auguste et touchant du lieu où elle s'offre à notre hommage. On vient d'élever le tombeau du général Bon-
champs. Ce français estimé de tous les partis, est représenté blessé mortellement, et se soulevant avec effort pour donner l'ordre d'épargner les prisonniers. Combien le lieu où ce monument est placé ajoute à l'émotion que partout il produirait! Ce tombeau est érigé dans l'église où se trouvaient renfermés les prisonniers auxquels Bonchamps , près d'expirer, sauva la vie.
Ne regrettons point que les chefs-d'œuvre de la sculpture grecque aient revu le beau ciel de l'Italie. Nous les possédions , lorsque je publiai la première édition de ces Etudes, et je disais alors : L'Apollon produit sur nos jeunes artistes une impression moins vive que lorsqu'ils allaient le contempler sur les rives du Tibre. C'était après un long pèlerinage que l'artiste voyageur parvenait à l'autel du dieu; il entrait dans le sanctuaire avec une imagination enflammée par les désirs et l'espéi'ance qui, durant la route, avaient soutenu son courage. Ses vœux s'accomplissaient : il restait immobile, saisi de l'éclat dont le dieu frappait son âme exaltée.
Si les monumens ne peuvent toujours être en
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harmonie avec l'enceinte où ils sont placés, du moins faudrait-il éviter une confusion qui distrait l'esprit, et ne permet ni de rêver, ni d'être ému. Les chefs-d'œuvre les plus précieux de la peinture et de la sculpture ne pourraient - ils avoir chacun une salle séparée ? Ne devrait-on pas leur construire un édifice, un temple, d'après cette idée, et prouver ainsi que les modernes savent encore honorer les arts ?
Quelquefois , un ouvrage d'architecture perd son aspect majestueux, parce que les bâtimens voisins s'élèvent , ou que la place qu'il décore devient trop vaste. Souvent, au contraire, une estampe le fait paraître plus beau qu'il n'est en réalité , parce que le dessinateur a su l'entourer d'objets qui l'embellissent. Je regrette que , rarement, on puisse planter des arbres près de nos édifices. Ce mélange des productions de l'art et de celles de la nature, la variété des formes et des couleurs, les accidens de lumière, l'immobilité des colonnes et le mouvement du feuillage , sont la soui'ce de contrastes et d'effets enchanteurs.
L'art d'ajouter à la beauté par les objets qui l'environnent, est un art que la coquetterie médite, ou saisit par instinct. On croirait, d'abord, qu'elle sait mal juger ses intérêts, en adoptant sans cesse des modes différentes. Il semble qu'une femme devrait choisir et garder longtemps un costume qui, nécessairement, embellit mieux que tout autre sa taille , ses traits et sa physionomie. Mais l'amour -propre dédaignera toujours cette observation qui, d'ailleurs, n'est point d'une justesse parfaite. On peut, en changeant de parures , varier sa beauté ; et quel avantage, pour la coquetterie, que de satisfaire la mobile inconstance de ses goûts et des nôtres !
La nature , que les artistes doivent étudier sans cesse , la nature nous offre des exemples sans nombre du chai'me que les êtres, dont elle est peuplée , reçoivent ou perdent dans les différens sites au milieu desquels nous les apercevons. Sur le rivage, les oiseaux aquatiques sont lourds, leur marche est lente , embarrassée ; mais quand le cygne vogue sur les eaux, la noblesse de son port, la grâce de ses longs circuits, le frémisse-
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meut de ses ailes, rappellent à l'imagination la fable de Léda. Sans doute la chèvre est d'une figure bizarre; mais quand elle franchit les précipices, en bondissant d'un sommet à l'autre, ou lorsque, parvenue à la crête de la montagne, ses formes singulières se dessinent sur le fond azuré du ciel, cet animal est pittoresque, comme les sites sauvages où le conduit son intrépidité. Il y a, pour l'observateur, un art d'ajouter à l'effet des grands tableaux de la nature. Sur quelques hauteurs du Jura, on découvre trente lieues de la Suisse , ses villes , ses lacs et ses riches campagnes, que bornent au midi les Alpes couronnées de neiges éternelles. Pour rendre magique cette scène admirable, il faut gravir la montagne avant le lever du soleil, il faut voir le ciel blanchir, s'empourprer, et les rayons de feu se déployer dans l'espace : alors, les pompes du ciel et la magnificence de la terre charment les yeux , et plongent l'âme dans une ravissante extase. Il est un spectacle encore plus imposant que celui des hautes montagnes , c'est le spectacle d'une vaste étendue de la mer. Ici, le mouve-
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ment s'unit à l'immensité pour frapper les regards et troubler l'imagination. Mais combien les rêveries qui naissent à l'aspect de l'Océan, deviennent plus profondes lorsque, durant la nuit, sur une plage solitaire , on le contemple éclairé par la lune ! Le mouvement de cette masse effrayante, au milieu du calme de la nature; le cri des vagues qui, seules, interrompent le silence universel, en gémissant contre la grève, pénètrent le cœur de tristesse et, si j'ose dire ainsi, le remplissent d'une prodigieuse mélancolie.