I. Antiquité des divines Écritures
La Bible est le livre le plus ancien qui soit aujourd'hui sur la terre ; au moins les livres de Moïse et les suivants, jusqu'au troisième livre des Bois.
Le plus ancien livre profane est Homère; la plupart croient qu'il a vécu du temps de Salomon, mais il est bien certain qu'il ne peut être guère plus ancien , puisque la guerre de Troie est arrivée sous les derniers juges d'Israël.
Le plus ancien historien est Hérodote , et cependant il n'est que du temps d'Esdras et de Néhémias. Il n'y a point de livres latins qui approchent de celte antiquité; il y en a encore moins d'aucune autre langue , au moins que nous sachions.
Il est vrai que le père Martini cite, dans son Histoire, des livres chinois fort anciens ; mais nous ne les avons pas, et
nous ne sommes pas assez instruits de l'histoire et de Tétai de celte nation pour juger si leur antiquité est bien prouvée. Il semble assez vraâsemblable qu*Us ont des livres de Gonfucius, qui, suivant la chronologie du père Martini, a vécu cinq cents ans avant Jésus-Christ, c'est-à-dire vers le temps des premiers rois de Perse, Darius, Xerxès, etc.
Je ne parle donc que des livres qui nous restent et que nous avons entre les mains ; car je ne doute pas que les anciens, particulièrement les Orientaux, n'en eussent quantité, et de fort antiques. Salomon se plaint, de son temps, que Ton écrivait sans fin : nous ne voyons pas toutefois qu'entre les livres dont on nous cite des fragments il y en ait de plus anciens que ceux qui nous restent.
Bérose était du temps d'Alexandre-le-Grand, Afanéthon sous les Ptolomées , Sanchoniaton du temps de Gédéon , juge d'Israël. Les preuves que nous avons de l'antiquité d'Homère et d'Hérodote sont le consentement de tous les siècles et la tradition des savants qui nous les ont conservés; les mêmes servent pour l'antiquité de l'Écriture sainte, et nous avons de plus la religion avec laquelle oous savons que les Juifs et les chrétiens l'ont conservée comme étant la parole de Dieu; aussi n'y a-t-il point d'homme un peu éclairé qui ose révoquer en doute cette antiquité.
Isous avons donc la satisfaction de connaître les pensées que Dieu a inspirées à Moïse il y a trois mille cent soixante ans , et ceux qui savent l'hébreu , d'entendre les mêmes paroles dont il les a exprimées. Ceux qui ont un peu de goût des langues et des styles connaîtraient, par la seule lecture , que ce livre est plus ancien qu'aucun autre que Qous ayons,
II. Beauté des divines Écritures, même pour le style comparé avec celui des autres ancietis livres.
On suppose ordinairement que les livres sacrés sont mal
écrits, que le style en est bas et grossier, et que le Saint- Esprit a voulu nous marquer par là le mépris qu'il faisait de la sagesse et de l'éloquence humaine ; et l'on sait le dégoût que quelques savants des deux derniers siècles ont témoigné pour l'Écriture et pour sa manière de parler.
Toutefois on ne peut nier que Moïse ne fût un très habile homme, et saint Etienne nous apprend qu'il avait été instruit dans toutes les sciences des Égyptiens. Or, les Égyptiens en ce temps-là, c'est tout dire. On ne peut nier que David et Salomon n'eussent l'esprit très grand et très beau , et il y a apparence que des rois d'un pays très heureux ne manquaient pas de politesse.
D'ailleurs , ce que nous estimons avoir été les plus savants en éloquence et en tout ce qui regarde les belleslettres, comme Platon et Aristote, Cicéron, Virgile et Horace, ont fait très grand cas d^Homère, de Pindarc, de Sophocle, d'Euripide, et particulièrement d'Hérodote, que Gcéron dit avoir été le premier qui a orné l'histoire, et nomme très éloquent.
Cependant le style d'Homère et celui d'Hérodote sont très semblables à celui de l'Écriture, particulièrement celui d'Homère. 11 n'y a rien, dans Job et dans les Psaumes, de si emporté et de si peu suivi, en apparence, que dans Pindare et dans les chœurs des tragédies; et l'on trouve dans tous ces anciens poètes une ioBnité de choses du même génie et des mêmes idées que l'on voit dans l'Écriture. Aussi, ceux qui ne jugent de ces auteurs que par leurs propres lumières et les préjugés de leur enfance en font peu de cas; et s'ils en parlent bien, ce n'est que sur la foi des anciens, qu'ils n'osent pas démentir.
Toutefois, si l'on veut bien raisonner, on trouvera que les anciens avaient raison; qu'Homère et les autres, qu'ils estimaient, étaient estimables; et que l'Écriture sainte, avec laquelle leurs ouvrages ont tant de rapport, est |)eut-
être aussi bien écrite que ces ouvrages tant vantés, et peut* être mieux.
III. En quoi consiste la beauté des ouvrages anciens en tout genre, et celle des divines Ecritures quant au style.
La beauté des plus anciens ouvrdges qui nous restent, en quelque genre que ce soit, ne consiste ni dans la super6cie ni dans les petits ornements, mais dans le dessein et la coobposilion de tout l'ouvrage, et Ton voit que l'ouvrier a eu premièrement pour but de prendre le moyen le plus propre pour arriver à la fin, et ensuite de Texécuter d'une manière agréable. Les pyramides d'Egypte sont des masses de pierres sans aucun ornement , mais elles sont de la figure la plus propre pour durer autant que le monde , ce qui était apparemment le but de ceux qui les ont faites, et cette figure est en même temps régulière et plaît à la vue.
C'est le caractère de tous les ouvrages antiques; et plus ils sont antiques , mieux il est marqué : ils sont très solides et ils sont agréables, moins par des ornements particuliers que par leur forme entière. Ainsi les anciens poètes ont pris les moyens les plus propres pour émouvoir les passions, et par là donner du plaisir, qui était, ce me semble, leur seul dessein. Ainsi, Hérodote a fait ce qu'il iéllfiit pour instruire pleinement la postérité des grands événements de son temps, et particulièrement de l'origine des guerres entre les Grecs et les Barbares, et de l'établissement de la monarchie de Perse ; et il l'a fait de manière que ceux même qui ne s'aperçoivent pas de sa beauté le lisent avec grand plaisir.
Si l'on examine l'Écriture sainte sur ces règles, on trouvera que les beautés extérieures ne lui manquent pas, et l'on sera porté à croire que Dieu nous y a voulu donner des modèles de la véritable éloquence et de la bonne poésie.
IV. Beautés des livres de Moïse, et particulièrement dr la Genèse.
Les cinq livres de Moïse sont d'un seul dessein, et comprennent tout ce qui était nécessaire pour l'instruction du peuple de Dieu ; tout se rapporte à trois chefs : le premier est l'histoire , le second les préceptes , et le troisième les exhortations. La Genèse et la moitié de l'Exode ne sont qu'histoire ; le Deutéronome n'est presque qu'exhortations ; le reste est mêlé de tous les trois, peut-être pour désennuyer par cette diversité ; et le tout ensemble ne fait qu'un ouvrage enchaîné par une suite d'histoire qui comprend les préceptes et les exhortations , en racontant les discours de Dieu ou de Moïse.
Il est étonnant combien il y a d'histoire dans le livre de la Genèse, qui est si court ; avec combien de choix et d'ordre elle est écrite : c'est la seule histoire qui ait un commencement. La création est écrite sans rien donner à la curiosité, quoiqu'il eût été facile à Moïse, s'il eût écrit par des motifs humains, défaire le savant et de débiter la philosophie égyptienne : tous les auteurs de fausses religions ont donné dans cette vanité. Il n'emploie que des motssimples et connus en la langue oii il écrivait ; il ne dit des astres que ce qui pouvait servir à détourner de l'idolâtrie, sans s'étendre sur leur situation et leurs mouvements, et ne dit rien des choses naturelles que Texpérience ait fait voir depuis n'être pas vrai ; au lieu qu'elle a convaincu de fausseté les auteurs profanes en une infinité de choses. Il s'arrête à la création de l'homme , l'écrit fort en détail et répète jusqu'à trois fois que Dieu l'a fait à son image, parceque l'on ne peut trop inculquer une vérité si importante : il marque , en un mot, la dignité de l'homme, les devoirs de la société conjugale, l'état d'innocence, l'état de péché, la source de toutes les misères de la vie, enfin les plus grands principes de la morale.
Avant le déluge, il marque avec grand soin Tâge et la suite des patriarches , pour faire voir l'ordre des temps ; c*est pourquoi il ne met que ceux de qui Noé descendait, et ne parle de la postérité de Caïn que jusqu'à celui qui exécuta sur lui la justice de Dieu, et ne met point le nombre des années.