‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 11 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Voyage d'Eugène et de Guillaume,

Jl ENDANT la première poste, je pleurai beaucoup. L'abbé Doriobs essayait de me consoler. Mais je ne le connaissais que depuis quelques jours , et me trouvant seul avec lui , je me regardais comme un pauvre enfant abandonné. En changeant de chevaux , la vue et les discours de Georges , qui nous avait attendus , et qui avait beaucoup de respect et d'affection pour son jeune maître, me rendirent un peu de courage. L'abbé profita en homme habile de ce petit incident. Il exagéra tellement les sacrifices qu'il était obligé de faire pour se charger de mon éducation , que je commençai à prendre pour lui des sentiments de reconnaissance et d'amitié. Il me dit de si belles choses sur son mérite, que je le regardai comme un grand homme. En me parlant avec les plus pompeux éloges de toutes les autres personnes de ma famille, il se moqua si agréablement de mon cousin le bossu , qu'il me faisait rire aux éclats. Nous étions déjà les meilleurs amis du monde.

lorsque nous arrivâmes à Caen. Nous en partîmes tard ie lendemain, parce que M. l'abbé me laissa long-temps à l'auberge avec Georges , pour aller voir quelques personnes qu'il connaissait dans cette ville. Pendant le reste de la route , l'abbé continua de chercher à me donner une grande opinion de lui-même. Le troisième jour, après avoir fredonné à demi-voix quelques ariettes d'un opéra en grande vogue alors, il s'était profondément endormi. Le jour baissait lorsque nous approchâmes de Mantes.

Guillaume , à douze ans , était grand et robuste. Son père, qui était obligé de calculer sa dépense, avait pensé qu'il pourrait aller à pied jusqu'à Caen ou même jusqu'à Evreux, qu'il trouverait quelque occasion dans une de ces deux villes , et qu'il arriverait encore à Paris le 29 septembre, deux jours avant la rentrée des classes. Guillaume avait fort bien soutenu la marche du premier jour : dès le second, il se sentait fatigué; mais il se gardait de le dire à son père , qui ralentissait son pas et examinait son fils avec inquiétude. Vers la fin de ce second jour, Guillaume avait beau rire de sa fatigue et encourager son père , il ne pouvait plus marcher. Heureusement ils rencontrèrent un voiturier qui allait à Evreux à petites journées. Il n'y avait place que pour Guillaume dans la voiture. Le père Delorme ne s'amusa pas à marchander sur le prix ; et pendant les trois jours que dura la route , après avoir placé son fils le plus commodément qu'il lui était possible , il partait gaiement une heure avant la voiture , il arrivait le soir une heure après elle, bien fatigué, car il avait marché fort vite ; mais il se délassait en

embrassant son fils et en le regardant souper de bon appétit. D'Evreux , ils continuèrent leur route tantôt à pied, tantôt trottant sur de mauvais chevaux de louage, nommés judicieusement des mazettes, tantôt en remontant la Seine sur des batelets. Guillaume et son père venaient d'arriver à Mantes, oii ils devaient passer la nuit. Ils étaient assis sur un banc de pierre à la porte d'une petite auberge voisine de la poste, lorsqu'ils aperçurent sur la route un courrier qui piquait son cheval de toutes ses forces. Il était encore fort loin, que Guillaume, qui avait la vue excellente, avait déjà reconnu Georges , le valet de mon père. Il courut à sa rencontre ; il apprit que je le suivais dans une chaise de poste avec mon précepteur, et que nous allions aussi coucher à Mantes : car ma mère avait bien recommandé à M. l'abbé de ne pas courir la nuit ; et l'abbé, qui se disait brave et difficile à effrayer, n'avait pas été fâché de la recommandation. Il s'y conformait très - ponctuellement.

Pour le coup, Guillaume ne sentit plus sa fatigue, il vola au-devant de moi. Je l'aperçus au moment où nous entrions dans la ville; et sans écouter M. l'abbé, que mes cris avaient réveillé en sursaut et qui ne savait ce qui m'arrivait, je fis arrêter le postillon. Georges, qui était revenu sur ses pas , m'aida à descendre de la chaise, et je me trouvai dans les bras de mon cher Guillaume. J'embrassai vivement Delorme , mon bon père nourricier , qui l'avait suivi. M. l'abbé était descendu de la chaise encore tout étourdi , et tandis que Guillaume, son père et moi nous nous faisions mille questions , sans nous donner le temps de nous

répondre, Georges lui apprenait ce que c'était que ce petit paysan et son père. « Ah , ah ! » dit l'abbé assez dédaigneusement; et comme sur-le-champ il se rappela que mademoiselle Laure lui avait recommandé Guillaume, il fit quelques politesses protectrices au père Delorme. Bientôt il nous fit remarquer que nos transports avaient rassemblé autour de nous tous les curieux de Mantes , et nous nous rendîmes à l'auberge de la poste. J'aurais bien voulu souper avec Guillaume ; mais M. l'abbé prétendit qu'il valait mieux que Guillaume et son père, qui devaient se remettre en route le lendemain avant le jour, retournassent de bonne heure à leur petite auberge, où ils avaient commandé un modeste souper. J'embrassai encore Guillaume, et nous nous séparâmes bien contents de penser que nous nous reverrions dans quelques jours.

Quand nous fûmes seuls, l'abbé me fit un grave sermon sur la conduite que je devais tenir au collège avec les boursiers, et particulièrement avec Guillaume; il m'apprit que les élèves s'y trouvaient divisés pour ainsi dire en trois espèces bien différentes : les fils des grands seigneurs , des riches gentilshommes qui , comme moi, étaient en chambre particulière avec un précepteur ; les fils des bourgeois de Paris , négociants ou robins , qui payaient pension et vivaient en commun sous la surveillance de plusieurs maîtres d'études ; et enfin les fils de laboureurs et de pauvres artisans de Normandie , qui étaient admis gratuitement au collège , avaient une table moins bien servie et un quartier séparé. Il m'apprit qu'à la vérité, de ces trois espèces d'écoliers, c'était celle des boursiers qui faisait habi-

tuellement les meilleures études; mais que les deux autres espèces étaient bien vengées de la supériorité , des boursiers en fait d'études par la ligne de démarcation qui se trouvait établie partout ailleurs qu'en classe; que les élèves en chambre particulière ne fréquentaient ni les pensionnaires ni les boursiers , et que les boursiers étaient souverainement méprisés par les pensionnaires. Il ajouta qu'il était loin de vouloir m'inspirer un sot orgueil , qu'il me recommandait d'être toujours bon et affable , même pour les boursiers , mais que je ne devais jamais oublier qui j'étais; qu'il me promettait d'avoir beaucoup de bontés pour Guillaume , mais qu'il croyait que c'était avec les élèves de mon rang et de ma naissance que je devais me lier plus particulièrement.

Dois-je l'avouer? j'avais déjà pris une telle confiance dans tout ce qui sortait de la bouche de mon précepteur , que son discours fit quelque impression sur moi. J'aimais Guillaume de tout mon cœur ; chez ma nourrice, chez mon père, dans nos jeux, dans nos travaux, je n'avais jamais vu dans Guillaume que mon ami. Je ne m'étais pas encore une seule fois avisé de me considérer comme supérieur à lui. Lorsque mon précepteur eut commencé son ministère auprès de moi par Tette première leçon, je comparai en moi-même la différence de nos vêtements et de notre manière de voyager, je me souvins de mille autres différences qui avaient existé entre nous depuis notre enfance. Je me promis d'aimer toujours Guillaume, mais je me crus destiné à devenir son bienfaiteur, son protecteur, et je pensai qu'avec son mérite et mes bons offices il

pourrait devenir un jour, non pas mon égal (il lui manquerait toujours la noblesse), mais un roturier fort riche et fort recommandable.

On a vu dans les premiers chapitres que c'était une habitude dans notre famille de se bâtir de beaux châteaux en Espagne. Dès l'âge de douze ans je marchais sur les traces de mes parents , et je songeais avec délices à la reconnaissance dont ce bon Guillaume et sa mère seraient pénétrés pour moi quand , par la suite , je les comblerais de mes bienfaits. En attendant, je sentis qu'il fallait mettre un peu moins de vivacité et de familiarité dans les témoignages de mon amitié pour Guillaume , et je pensai avec complaisance que j'allais me trouver au collège dans la première espèce d'écoliers, celle qui méprisait les deux autres.

Le lendemain nous arrivâmes à Paris , et nous descendîmes chez M. Mathelin, le banquier de mon père^

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