CHAPITRE II
Des preinieres amours de Guillaume.
Depuis notre retour en Normandie, la conduite de Guillaume envers ma famille et envers moi avait été fort singulière. Les premiers jours il me cherchait sans cesse; il passait tout son temps au château. Mon père n'oubliait pas la distance extrême qui existe entre le fils d'un baron et celui d'un fermier ; mais il pensait que Guillaume , par son éducation et ses bonnes manières , méritait de la part d'un gentilhomme tous les égards que ce même gentilhomme se croit obligé d'avoir pour un riche et honnête bourgeois. Ma mère voyait en lui le filleul de son mari , le frère de lait , le camarade et l'ami de son fils. Ma tante Louville, qui depuis
deux ans avait perdu son mari , se souvenait des caresses que Guillaume avait prodiguées à sa fille dans son enfance , et mon cousin César , fort contrarié de ne pas trouver, pendant toute l'année, dans Coutances et les environs un seul homme qui entendît Horace , s'emparait de Guillaume , dès qu'il l'apercevait , pour lui faire admirer une nouvelle beauté qu'il venait de découvrir dans une ode , une satire , ou dans l'épître aux Pisons. Guillaume avait de la mesure, et se mettait parfaitement à sa place. Il répondait à l'accueil qu'on lui faisait , avec reconnaissance , d'une manière aisée , libre , n'affectajit ni une familiarité impertinente , ui une servile soumission. Avec Laure, il avait l'air embarrassé , contraint , et toujours profondément respectueux. Laure, qui, pendant les vacances précédentes, avait été gaie et presque folâtre avec Guillaume, qui le cherchait partout pour qu'il la fît jouer ou qu'il lui fît répéter ses leçons de grammaire et d'orthographe, cette année semblait le fuir, était réservée, froide et silencieuse avec lui. Toutes les fois que notre famille était réunie, l'entretien ne manquait jamais de tomber sur mon mariage avec Laure. Il y avait quatorze ans que c'était l'objet des discours , des désirs et des espérances de tout le monde. On s'était habitué à changer ces désirs et ces espérances en certitudes. On ne doutait pas de notre mutuelle inclination. Je n'avais plus besoin de grandir ; Laure grandissait à vue d'œil , et l'on ne trouvait plus le moindre inconvénient à parler devant nous de ce mariage comme d'une affaire conclue, et même comme d'un événement assez prochain. Tout-à-coup Guillaume , devant qui tous ces projets
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avaient été agités , cessa de venir au château. On en fut surpris; on en fut fâché. Mes parents étaient trop fiers pour faire la moindre démarche auprès du fils de leur fermier. Bientôt l'humeur et le dépit remplacèrent le chagrin léger de ne plus voir Guillaume. « A.près toutes les obligations que son père et lui ont « à M. le baron! ne plus revenir! Ce petit Guillaume « est un ingrat. N'en parlons plus. » Tels étaient les discours de mes parents ; mais une chose qui les étonna beaucoup , c'est que mon cousin César prit le parti de Guillaume , et soutint avec obstination qu'en s'éloignant de nous , Guillaume faisait une action d'honnête homme. Comme il ne s'expliqua pas davantage, on regarda ce propos comme une des rêveries de notre cousin le bossu. Les philosophes qui se piquent de penser beaucoup sont exposés à passer pour rêveurs dans l'esprit des gens qui pensent peu, ou qui ne pensent point du tout.
Il y avait déjà huit jours que je n'avais vu Guillaume, lorsqu'en allant à Coutances je le rencontrai. Il y allait aussi ; nous fîmes route ensemble. Je lui adressai de tendres reproches sur ce qu'on ne le voyait plus : il s'excusa ; il avait été un peu malade ; il travaillait beaucoup ; la profession d'avocat qu'il voulait embrasser demandait de grandes études, et il ne pouvait se mettre trop tôt en état de n'être plus à charge à son père; et puis son père avait un procès, et l'avait prié de suivre l'affaire , qui devait être jugée à la rentrée des parlements. Il fallait qu'il allât tous les jours chez M. Gaspard , procureur au bailliage de Coutances. Je trouvai Guillaume , non pas froid , mais triste : il me
sembla qu'il cherchait péniblement ses excuses. Lorsqu'avec beaucoup de ménagements je lui appris que ma famille était irritée contre lui , et que le nom d'ingrat avait été prononcé , « Mon cher Eugène , me ditce il en me prenant la main et en me regardant de l'air « le plus attendri, dis bien à tes parents que je n'ou- « blierai jamais les bienfaits dont ils m'ont comblé; «mais nous ne sommes plus au collège. Que dis -je? « au collège même , cette inégalité des rangs , si fatale «pour moi, n'a -t- elle pas déjà fait naître quelques « nuages entre nous? Tu es riche , tu es noble , tu seras
« heureux, et moi! » Ici il étouffa un soupir. « Mon
« cher Eugène , continua - 1 - il , en te voyant tous les « jours , je m'expose à un fâcheux retour sur moite même ; en me recherchant , tu t'exposes à rougir «quelquefois de ton ami. » — «Jamais, lui répondis- « je en le serrant dans mes bras. » — « Eh bien ! me dit «Guillaume, je reviendrai, j'irai te voir; mais toi, « viens aussi quelquefois chez ma mère. » Je le lui promis ; et il me quitta pour aller chez le procureur de son père.
M. le procureur Gaspard avait une petite étude et une jolie femme. Il négligeait un peu sa femme, mais il soignait beaucoup son étude. De l'aveu de tout le bailliage de Coutances (et l'on s'y connaît en Basse- Normandie), il était fait pour briller sur un plus vaste théâtre. Sa femme aimait beaucoup les clients jeunes et bien tournés. Son mari se donnait un peu de bon temps pendant les vacances. Le premier et unique clerc de l'étude était absent : c'était donc madame Gaspard qui recevait les visites, et elle sut gré au
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père Delorme d'avoir chargé Guillaume de suivre son
procès.
Le jour même que je découvris la belle conduite de mademoiselle Agathe, à minuit, comme nous sortions de chez le traiteur oii j'avais soupe avec plusieurs jeunes gens, je vis distinctement Guillaume s'évader, pour ainsi dire, de la maison du procureur. Nous le joignîmes ; nous le plaisantâmes sur l'heure à laquelle il rendait ses visites ; il soutint qu'il ne sortait pas de chez madame Gaspard.
Mon ami Guillaume était d'une discrétion admirable; mais voici ce que mon cousin le bossu, beaucoup moins discret, me raconta : M. Gaspard avait un cabinet rempli de paperasses et orné de quelques estampes. Dans une des visites de Guillaume, madame Gaspard s'avisa de trouver une grande ressemblance entre lui et un Adonis qu'une Vénus pressait tendrement dans ses bras. Guillaume lui répondit avec politesse qu'elle ressemblait bien plus à la Vénus que lui à rAdo»s. «Vous croyez?» lui dit -elle en abandonnant son bras à Guillaume, qui le passa autour de son cou et la conduisit devant une glace pour lui faire mieux juger de la ressemblance. Madame Gaspard semblait attendre que Guillaume prononçât. Mais Guillaume, tout intimidé déjà d'avoir osé presser la main de madame Gaspard, se contenta de lui débiter quelques - uns de ces compliments dont on ne peut se dispenser, et il prit congé d'elle.
Il n'eut pas fait cinquante pas qu'il se persuada qu'on allait le prendre pour un sot. Après quelques moments d'hésitation, il retourna chez madame Gas-
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pard. Il avait un air tout effrayé. Le jour tombait : il prétendit avoir trouvé des hommes de fort mauvaise mine , et qui sans doute avaient quelques fâcheux desseins. Il venait demander un asyle à madame Gaspard.
On le fît coucher dans la chambre du clerc. Depuis , pour dérouter la médisance, il sortait après souper; il allait coucher à l'auberge, et ne rencontrait plus ces hommes de mauvaise mine qui l'avaient effrayé.
Comment mon cousin César avait-il appris tous ces détails? Je n'en sais rien; mais madame Gaspard avait une servante curieuse et babillarde. Ce qu'il y eut d'assez étrange , c'est que les assiduités de Guillaume chez le procureur n'inspirèrent pas la plus petite jalousie au mari, mais en inspirèrent une très-forte au clerc lorsqu'il fut de retour.
Malgré ses promesses , Guillaume venait bien rarement au château ; mais sa liaison avec moi l'avait lié lui-même avec tous les jeunes gens qui composaient ma société. Nous faisions souvent parler de nous. A la suite de nos parties de plaisir , il y avait souvent des querelles, quelquefois des duels, toujours du scandale. De bruyantes sérénades , de violents coups aux portes troublaient le sommeil des paisibles habitants de Coutances. Guillaume apportait toujours dans nos parties , quand elles commençaient , un air abattu et mélancolique; mais bientôt, comme pour se distraire du chagrin qu'il me cachait, il partageait notre turbulence, et devenait le plus tapageur. Je me faisais un point d'honneur d'exciter et d'imiter Guillaume. J'écrivais tous mes exploits au marquis de Beauclair. J'avais
même le sot amour-propre de me faire dans mes lettres
encore plus mauvais sujet que je n'étais.
Le père Delorme , à la rentrée , perdit son procès , par suite de la jalousie du clerc de M. Gaspard, qui négligea et embrouilla l'affaire.