‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 27 sur 64 · Tome IX. I O · texte numérisé non relu

Tome IX. I O

i46 EUGÈIS[E

prouver combien le testament de M. de Montfort était

bon et valable.

Il y eut des consultations, des mémoires. Guillaume allait solliciter les jurisconsultes et les juges; il discutait avec eux, il citait les lois et les jugements en faveur du testament. Aidé du jeune avocat, il excitait le zèle et l'amour-propre de M. Deschamps, qui était un bon homme, mais moins chaud et moins actif que ces jeunes gens. Il parut un mémoire qui fît beaucoup d'honneur au défenseur de Louise. Celui-ci avouait avec franchise que c'était Guillaume qui en était l'auteur.

La fille de M. Lefévre gagna sa cause au châtelet, et le cousin de Castelnaudary , effrayé de l'activité que Guillaume avait inspirée au procureur de Louise , ne jugea pas à propos d'interjeter appel, recueillit le reste de la succession et repartit pour le Languedoc. Il n'y eut que le jeune avocat qui vit avec quelque regret que l'affaire finissait ; il aurait voulu briller au parlement , comme il avait brillé au châtelet.

Louise, après avoir noblement payé tous les frais et reconnu les soins de M. Deschamps , força la bonne madame Dumont à recevoir toutes les années de pension que madame Belcour avait négligé de payer, et se trouva encore riche de plus de soixante mille francs.

La tante de Guillaume avait été fort inquiète pendant toute la durée du procès. Quand il fut gagné, elle fut aussi contente que si elle avait été elle-même légataire de M. de Montfort. Cependant l'enthousiasme avec lequel Guillaume avait suivi cette affaire avait conduit sa tante à de graves réflexions, à des pro-

jets qui d'abord lui avaient paru insensés, mais que peu à peu elle s'était habituée à trouver raisonnables, et même d'une facile exécution. Il ne s'agissait de rien moins que de marier Louise avec son cher Guillaume.

La voilà qui ne cesse de faire l'éloge de Louise à son neveu, qUi multiplie ses visites chez madame Dumont pour faire l'éloge de son neveu à Louise, et qui, ne se trouvant démentie ni par l'un ni par l'autre, se persuade que Guillaume aime Louise et qu'il en est aimé.

Un jour , après mille petites préparations faites avec toute l'adresse dont elle est capable , elle cherche à insinuer à Guillaume que mademoiselle Louise est un excellent parti, et qu'elle la croit fort reconnaissante des services qu'il lui a rendus. « Eh ! ma tante , que « dites - vous ! s'écria Guillaume , dès qu'il crut voir où « mademoiselle Victoire en voulait venir. O ciel ! on ce pourrait penser que c'est dans la vue d'un mariage « d'intérêt que j'aurais montré quelque zèle pour une « jeune fille malheureuse et sans appui ! Je suis sans « fortune , sans état ; mais j'en aurais un , j'aurais K une fortune égale à la sienne, serais -je digne de « mademoiselle Lefévre ? Elle mérite un cœur tout « entier. Ah ! ma chère tante , je crains bien de ne « jcunais me marier.» — «Eh pourquoi donc cela^ « lui dit sa tante tout alarmée : est - ce que tu veux « reprendre l'état ecclésiastique?» — «Non, mais....» ici Guillaume soupira , et devint rêveur. Tout - àcoup , comme frappé d'une idée qui lui souriait , il s'écria : « Ma chère tante , j'ai trouvé le mari qui 'c convient à mademoiselle Louise. Oui, votre projet

i48 EUGÈNE

« m'en fait naître un autre plus raisonnable , plus dés- « intéressé, plus généreux. » La tante, sans savoir ce que méditait Guillaume , ne goûtait pas beaucoup cette générosité qui lui faisait oublier ses propres intérêts. Louise n'avait pas encore parlé d'honoraires au jeune avocat. Guillaume fît si bien valoir auprès de Louise les talents, la réputation naissante et la probité de ce jeune homme , qu'elle fut amenée tout naturellement à le trouver très-aimable ; elle aima jusqu'à ses défauts qui prenaient leur source dans un bon cœur. Guillaume n'eut pas de peine à faire sentir à l'avocat tout le mérite de Louise. Ce jeune homme , qui se piquait parfois de calcul et de projets de fortune, réfléchit qu'indépendamment de la dot, c'était le meilleur parti qui pût s'offrir à lui. La jeune femme du magistrat qui avait fait rentrer Louise chez madame Dumont avait pris sa protégée en grande amitié , et l'utile protection du magistrat semblait acquise d'avance au mari de la légataire de M. de Montfort. La tante de Guillaume blâmait son neveu, se désolait et ne pouvait s'empêcher d'admirer son désintéressement; mais Guillaume n'en poursuivit pas moins son ouvrage. Il m'a répété plus d'une fois que ce fut un moment bien heureux pour lui que celui où il maria le jeune avocat à son intéres- ,sante pupille; car, depuis le commencement du procès, quoique mon ami Guillaume fût encore mineur, mademoiselle Louise, en plaisantant agréablement avec lui , le nommait son cher tuteur. Guillaume nous a aussi avoué que, tandis qu'il s'occupait de ce mariage, le premier projet de sa tante ne lui avait pas toujours paru si déraisonnable ; que quelquefois il avait cru voir

ET GUILLAUME. i/jg

Louise très-favorablement prévenue pour lui-même , et que c'était pour se distraire de ces pensées et pour n'y plus revenir, qu'il s'était pressé de l'engager à épouser le jeune avocat.

Guillaume était encore dans la joie des noces de Louise , lorsqu'il reçut la lettre de sa mère qui lui annonçait mon prochain mariage avec Laure.

Page 1