CHAPITRE IL
De r apparition de Guillaume chez sa mère.
UiNT jour , Magdeleine Delorme filait devant sa porte; sa fille Thérèse Delorme, la sœur de lait de ma cousine , filait à côté d'elle , et son jeune fils Pierre jouait à quelques pas de la ferme avec des petits garçons de son âge. Magdeleine, tout en tournant machinalement son rouet , était absorbée dans ses rêveries ; elle pensait à sa pauvre sœur, qu'elle avait toujours aimée tendrement. « Chère et malheureuse fille, elle avait ce eu tant de bontés pour mon fils quand il était au « collège! et mourir, n'étant pas encore très -âgée, V sans que j'aie eu le bonheur de l'embrasser! » Et puis, Magdeleine pensait aux deux enfants qu'elle avait nourris , à Laure et à moi : du moins ceux-là vont être heureux. Ah! que le ciel prolonge leur bonheur! ce serait un soulagement dans ses peines ; car elle avait bien peur que ses autres enfants ne fussent destinés à souffrir : et ses pensées retombaient toujours sur son cher Guillaume. Quelle inquiétude lui causait ce chagrin profond dont il était atteint! « Et l'insensé qui « refuse de venir chercher auprès de sa mère quelque « consolation! Où est-il? Que fait-il? A présent que « ma sœur ne vit plus , qui m'apprendra ce que devient « mon Guillaume ? Quel parent , quel ami veillera
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« près de lui pour m'instruire de sa joie ou de sa triste tesse? Ah! mon cher enfant, te reverrai-je encore? » Soudain , Pierre accourt: «Ma mère, ma mère, ce s'écrie-t-il , voilà mon frère. » Et en effet c'est Guillaume. Magdeleine se lève précipitamment; son rouet est renversé; elle veut parler, sa voix expire sur ses lèvres. Guillaume soutient sa mère qui est prête à s'évanouir dans ses bras ; il presse tendrement la main de sa sœur , et son jeune frère est comme suspendu h la basque de sa veste pour que Guillaume l'embrasse à son tour. « Cruel enfant qui ne nous préviens pas, « qui nous trompes , qui nous écris que tu ne viendras « pas ! Pierre , mon garçon , cours , cherche , amène « ton père. » — « Arrête, Pierre, s'écrie Guillaume, cf Ma mère, il faut que je vous parle et que vous préce pariez mon père à ce que je vais vous apprendre, ce Je ne suis ici que pour un moment; avant la nuit ce je vous aurai quittée. » — ce Eh quoi! mon fils», dit Magdeleine, et elle examine son fils; elle le voit pâle, défait, couvert de sueur, accablé tout à la fois par la fatigue et par le chagrin. Tremblante , elle est rentrée dans la ferme, elle s'est assise à côté de son fils; elle attend avec effroi que Guillaume lui explique son sort, ce Ma mère , lui dit-il , il est inutile de ce vous cacher que je suis en proie à une noire mélanee colie. Ne m'en demandez pas le sujet , mon secret ce ne sortira jamais de mon sein. Que dis-je ? ai-je mi ce secret? Sais-je ce que je veux, ce que je désire, ce (c qui m'afflige ? Non , la cause de ma peine est obscure ce et incertaine pour moi-même. La mort de ma tante ce a mis le comble à mes maux ; le séjour de Paris
a m'est insupportable; ici... je ne puis y rester ; il faut « que je m'éloigne , il me faut de nouveaux pays. Calce mez-vous , ma bonne et tendre mère ; vous me re- « verrez, vous me reverrez calme, heureux, oui , heu- « reux; je surmonterai l'ennui qui me dévore; mais « ce ne peut être que l'ouvrage du temps. Je viens « vous dire adieu pour plus d'une amiée. Il y a huit « jours, je me suis engagé dans un régiment qui passe « à la Martinique. »
Magdeleine ne répondit pas ; elle regardait son fils ; elle croyait faire un rêve pénible, et puis elle fondit en larmes en voyant son petit Pierre qui tenait dans ses mains le chapeau de Guillaume orné déjà d'une cocarde. Guillaume essuyait les larmes de sa mère, cherchait à consoler sa sœur et son jeune frère , qui s'était mis à pleurer parce que sa mère pleurait.
Quel spectacle pour le père Delorme! il accourait avec mon cousin César. Celui-ci se promenait dans la campagne , son Horace à la main. De loin il avait vu Guillaume ; il l'avait reconnu ; il avait rencontré Delorme; il lui avait annoncé l'arrivée de son fils, et il venait partager la joie de cette bonne famille , pour laquelle toute la nôtre avait avec raison un tendre attachement. « Malheureux! » s'écria' le père Delorme, en apprenant que son fils était engagé. Et, pour la première fois , il se serait porté à quelque violence contre Guillaume, s'il n'avait été retenu par César, qui était naturellement faible , mais qui se sentit dans ce moment une force extraordinaire. Guillaume répéta ce qu'il avait dit à sa mère ; son père ne voulut rien entendre. Magdeleine, regardant alternativement son
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mari et son fils , était palpitante de terreur , en Voyant pour ainsi dire la malédiction errer sur les lèvres du père de Guillaume. Pierre, Thérèse et Magdeleine étaient tombés aux genoux de Delorme , que mon cousin César tenait toujours fortement.
Il s'en fallait de beaucoup que la philosophie de César eût desséché son ame ; elle lui avait appris à éviter bien des peines pour lui-même ; mais il n'en prenait que plus vivement part aux peines d'autrui. Quoique profondément touché de cette scène, il se trouvait, au milieu de cette famille désolée, le seul qui eût conservé quelque sang -froid. L% colère et l'émotion des autres lui laissèrent le temps de recueillir ses esprits. « Eh quoi ! père Delorme, dit-il, dès qu'il a lui fut permis de se faire entendre, vous blâmez ce votre fils! N'avez-vous pas été soldat? Oui: et un û- brave et honnête soldat. Et après avoir combattu a vaillamment pour votre prince et votre pavs, vous ce êtes revenu épouser la femme que vous aimiez. Eh ce bien î votre fils combattra vaillamment comme vous , ce et reviendra pour être le charme et lappui de vos a %-ieux jours. Tous devez pardonner à votre Guilcc laume : moi je fais plus, je l'approuve. Je lis mieux fc dans son ame que lui-même , j'ai de^dné mieux que fc lui la source de son chagrin. » Ici Guillaume fit un mouvement d'effroi, a Sois tranquille , Guillaume , '■■: continua mon cousin , je ne révélerai à personne ce ce que j'ai long-temps soupçonné , ce dont je suis sûr à ce présent. Mais vous , père Delorme , croyez - en un ce honnête homme, crovez un bon et sincère ami; le ce parti que votre fils a pris est le plus sage qu'il pût
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a prendre. Il faut que , dans quelcpies jours , il soit au « Havre-de-Grace ; il a voulu revoir ses parents avant ce de passer les mers; il na qu un instant à vous douce ner; ne le perdez pas en fureurs indiçnes d'un bon « père , en douleurs indignes d'un homme de courage. « Embrassez et bénissez votre fils , il mérite encore ce toute votre tendresse. .>
Le souvenir de son ancien métier de soldat avait npaisé le père Delorme. Il prit la main de César; son fils se jeta dans ses bras ; le père et le fils se réunirent pour essaver de consoler Magdeleine. « Passer les ce mers! répétait-elle à chaque instant. » — ce Eh bien, ce disait César, il nous reste encore quelques connaiscc sances à la Martinique; je me suis un peu mêlé de ce la succession qui a enrichi 31. de Senneville et sa ce sœur. Eai reçu quelques lettres dun AI. Aloreau. ce économe de notre parent ^S^icolas de Senneville ; ce nous n'avons eu tous qu à nous louer de sa probité , ce de ses bons procédés. Je vais dormer pour lui une ce lettre à Guillaume. Il vit encore , je Fespère au ce moins ; il sera utile à votre fils. Un Français qui a ce de l'instruction et une bonne conduite est avidement « recherché dans nos colonies. Guillaume peut obtenir et son congé , faire une grande et rapide fortune. > Déjà le bon César écrivait à M. Moreau, et cherchait, par ces espérances, à distraire la douleui' de Magdeleine. ce Eh! que m'importe qu'il soit riche, disait-elle? a Hélas! qu'il reste pau'^Te, et qu'il vive près de moi. ce Eh! s'il voulait surmonter le chagrin dont il a honte . ce puisqu'il ne veut pas nous dire ce qui Fa fait naître . ce qu'aurait- il besoin daller si loin pour chercher l?-
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« fortune ? Ah ! Delorme , que je me repens de vous « avoir conseillé de le faire étudier! Pourquoi ai -je « consenti à ce qu'il ne fût pas prêtre ! » Elle voulait que son mari partît à l'instant avec quelques effets précieux pour les vendre et racheter son fds. Mais Guillaume s'y opposa, et César approuva le refus de Guillaume,
Ce pauvre Guillaume n'avait que deux heures à passer dans sa famille ; il refusa de me voir , et César l'approuva encore. Il exprima le vœu que je fusse heureux avec mademoiselle Laure. Son père lui donna une vieille épée qu'il avait portée dans la guerre de la Succession. Guillaume, en la recevant, jura que jamais Delorme n'aurait à rougir de son fils. Il promit à sa mère de lui écrire. « Pierre » , dit-il à son jeune frère (et ce furent les derniers mots qu'il prononça en partant), « je te confie nos bons parents. » Mon cousin César l'accompagna j usqu'à la grande route , et sa mère , debout sur la porte de la ferme , le suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de vue.
César vint au château nous apprendre l'arrivée et le départ de Guillaume. Mes parents blâmaient Guillaume et plaignaient sa mère. Mais c'était précisément le jour choisi pour lire les articles de mon contrat de mariage, et l'on avait à penser à bien autre chose. Surpris, affligé, je voulais courir après Guillaume, le ramener; mais César me retint, et au même instant on annonça les notaires.
C'est une grande matière à discussion que les articles d'un contrat de mariage. On prétend qu'on a vu quelquefois des parents qui s'étaient réunis chez un notaire avec la meilleure envie de marier leurs enfants
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et de ne plus faire qu'une famille , exprimer d'abord , très - sincèrement sans doute , le désintéressement et la générosité , bientôt s'attaquer avec politesse , puis avec aigreur , puis s'échauffer , s'enflammer , s'accuser d'avidité , de manœuvres , et se séparer avec autant de haine les uns contre les autres qu'ils avaient projeté d'avoir de bonne amitié. Ici, il n'y avait qu'une seule famille ; c'étaient les uniques héritiers des deux branches qui allaient se marier. Le contrat fut bientôt fait. Mais Laure obtint que la signature fût remise : elle répugnait à signer un engagement où elle voyait son bonheur, le jour même oii la famille de Guillaume était dans la consternation. Ma mère , qui conservait toujours un petit fonds de superstition, ne put se défendre d'être de l'avis de ma cousine.
Le soir, Laure pria César et moi de l'accompagner chez Magdeleine. Ma cousine pleura beaucoup avec cette malheureuse mère. Le père Delorme affectait auprès de Magdeleine un courage qu'il n'avait pas ; et l'on voyait que ce brave homme gémissait en même temps du départ de son fils et de la douleur de sa femme.
Magdeleine pressa mon cousin César de lui révéler ce qu'il soupçonnait du chagrin de Guillaume ; quel si grand malheur avait pu le forcer à prendre une pareille résolution ? « Le temps est le seul remède à ses « maux, lui répondit César. A quoi bon vous en dire « la cause ? » Cette pauvre mère voulut paraître joyeuse de notre bonheur; mais des larmes abondantes venaient douloureusement interrompre les efforts qu'elle faisait pour sourire. Pendant quelques jours, quoique sans Tome IX. II
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aucun motif d'espoir , elle se flatta que Guillaume ne partirait pas, que son régiment recevrait contr'ordre; mais la première lettre de Guillaume lui apprit qu'en arrivant au Havre il avait trouvé les bâtiments qui devaient transporter son régiment prêts à mettre à la voile : c'était à bord même qu'il écrivait à sa mère.
Le lendemain du départ de Guillaume mon contrat de mariage fut signé. En attendant le grand jour, il y avait au château une suite perpétuelle de fêtes. Tous les soirs, Laure s'échappait pour aller pleurer avec Magdeleine.