‹ Œuvres de L.B. Picard (volume 3)Chapitre 3 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la famille d'Eugène et de sa naissance. — De la famille de Guillaume et de sa naissance.

JLouis Eugène de Senneville , mon père , était un bon et pauvre gentilhomme de Normandie. Mon aïeul, que je n'ai jamais connu, le fit entrer de bonne heure dans les mousquetaires. Il passa donc les premières années de sa jeunesse à Paris. Après avoir, comme cela se pratiquait alors parmi les mousquetaires , battu le guet , cassé quelques lanternes , fait des dettes , blessé

son homme dans un duel et séduit quelques jeunes filles de bonne volonté, il obtint une sous-lieutenance de dragons, et servit, dans la guerre de la succession, sous le fameux maréchal de Villars. Ce fut la veuve d'un financier, femme très -respectable par son âge, mais d'une humeur très - charitable pour les jeunes officiers, qui fit les frais de son équipage. Il eut le bonheur de se distinguer à la journée de Denain, et fut nommé capitaine sur le champ de bataille. La paix de Rastadt vint mettre un terme à son ambition militaire.

Il avait perdu ses parents et recueilli, suivant la coutume de Normandie, les deux tiers des successions paternelle et maternelle ; mais ces deux tiers lui suffisaient à peine pour exister. Jugez quelles ressources il restait à Emilie de Senneville, sa jeune sœur, qui n'avait que l'autre tiers pour dot et pour apanage ? Mon père ne voulut pas se séparer de sa sœur , et , malgré le mauvais état de ses affaires, il ne désespéra pas de la marier et de faire lui-même un grand mariage, car il se serait cru coupable envers l'état de laisser éteindre sa maison. Il se souvenait avec orgueil que la noblesse de sa famille remontait jusqu'à la première invasion des Normands en France. Il aurait bien voulu habiter im vieux château, situé à quelques lieues de la ville de Coutances, seul reste de la magnificence de ses ancêtres ; mais cet antique manoir exigeait des réparations si urgentes et si considérables, qu'il fallut renoncer à ce projet. Il loua dans la ville une petite maison oî^i il vint s'établir avec sa sœur.

M. de Senneville était encore jeune et de bonne

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mine. Il avait des épaulettes, une dragonne à son épée et la croix de Saint-Louis à la boutonnière. On l'appelait M. le baron. Il eut bientôt le bonheur de plaire à mademoiselle Thérèse de La Boulinière , fille d'un vieux lieutenant de la marine royale. La famille de M. de La Boulinière était presque aussi pauvre que la nôtre; mais elle était presque aussi noble, et mon père se consola de ne point trouver de fortune , en pensant qu'il ne faisait point une mésalliance.

Plusieurs années se passèrent dans les charmes de la plus douce union ; mais madame de Senneville ne donnait point d'héritier à son mari. Emilie vivait en très -bonne intelligence avec sa belle -sœur; mais il ne se présentait point de mariage pour elle. Mon père, persuadé que la noblesse devait tenir lieu de fortune , l'avait proposée avec confiance au fils d'un riche fabricant de dentelles; mais quoique les jeunes gens s'aimassent, il avait eu le chagrin de voir sa proposition rejetée par le père du jeune homme , grossier et important roturier, qui avait l'impertinence de demander une dot. .

Quelques jours après cette humiliation , ma mère se déclara grosse, et, le lendemain de cette bonne nouvelle , mon père reçut une lettre d'un notaire de Paris qui lui apprenait que son oncle Nicolas de Senneville , dont on n'avait pas entendu parler depuis plus de quinze ans , qui s'était annoncé comme un très-mauvais sujet, et qu'en conséquence on avait fait passer aux îles , était mort sans enfants , à la Martinique , laissant une grande fortune et un testament bon et valable, par lequel il partageait en portions égales cette fortune

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entre messire Louis -Eugène de Senneville son neveu, et demoiselle Emilie de Senneville sa nièce. Les neuf mois qui précédèrent ma naissance furent employés par mon père à réaliser et à faire passer en France la succession de son oncle. On répara le vieux château, et , tout en conservant les tourelles et le pont - levis , on en fit une habitation plus moderne. On acquit dans les environs toutes les terres qui avaient jadis appartenu à la famille. M. Louville , ce riche fabricant , qui avait si dédaigneusement rejeté les avances de mon père, vint demander la main d'Emilie pour son fils. Mon père, à son tour, était bien tenté de le refuser, mais il aimait trop sa sœur pour écouter son ressentiment. Il réfléchit d'ailleurs qu'une fille pour se marier n'a pas tout-à-fait besoin du consentement de son frère , et il se hâta de donner le sien de bonne grâce.

Il y eut des noces magnifiques, car on venait d'obtenir la preuve que la succession de mon grand -oncle, après avoir passé par les mains des hommes d'affaires de la Martinique et de la France , montait encore à cent mille livres de rente. Mon père était donc riche de plus de cinquante mille livres de rente lorsque je vins au monde. Heureux comme il était en train de l'être , il ne doutait pas que sa femme ne lui donnât un garçon : elle ne trompa point son attente. Je naquis le 2 5 mai 1719.

M. de Senneville qui pendant la grossesse de ma mère avait fait les plus beaux et les plus vastes projets pour son fils , qui déjà me voyait ambassadeur ou maréchal de France , qui déjà me cherchait un précepteur et voulait trouver en lui toutes les vertus d'un évêque

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et tout le savoir d'un père de l'église , commença par me mettre en nourrice chez la femme d'un de ses fermiers , accouchée le matin même d'un gros garçon.

Delorme (c'est le nom du fermier) était glorieux de sa roture, comme mon père l'était de sa noblesse. Il citait avec complaisance son père, son grand -père et le père de son grand -père, qui avaient été laboureurs comme lui. Il avait fait la guerre ; il avait servi dans le régiment , dans la compagnie de mon père , et comme ils étaient du même pays , il s'était établi , sauf la distance des rangs et du grade, une véritable et sincère amitié entre le capitaine et son maréchal - deslogis. Delorme, à la paix, était revenu épouser une jeune paysanne des environs de Saint-Lô, qu'il aimait dès son enfance. C'était un homme de bon sens. Il était actif et laborieux ; sa femme était une excellente ménagère. Grâce au travail du mari, grâce à l'économie de la femme , il y avait de l'aisance dans la ferme , et Delorme trouvait encore le moyen de faire passer quelques secours à une sœur de sa femme, mademoiselle Victoire Le Brun , qui était en apprentissage chez une grosse couturière à Paris.

Il ne nous restait de parent , du côté paternel , qu'un cousin assez éloigné. Il avait dix- neuf ans quand je naquis. Il fallut bien le choisir pour mon parrain , malgré les répugnances de ma mère, dont on verra la cause au chapitre suivant. Je fus baptisé dans la chapelle du château de mon père par monseigneur l'évêque de Coutances , qui , vu l'ancienne noblesse et la nouvelle fortune de notre famille, avait voulu m'administrer lui-même ce premier sacrement. Par la même

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occasion , il daigna baptiser le fils de Delorme , dont mon père fut le parrain. On le nomma Guillaume , on me nomma Eugène. Ce fut à cette circonstance de son baptême que Guillaume dut par la suite la protection de monseigneur.

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