CHAPITRE VL
Inconséquence et mensonges d'Eugène.
Cependant j'avais beau courir après le scandale et l'éclat, il était certaines renommées d'hommes à bonnes fortunes auxquelles je ne pouvais parvenir. J'ai beau prodiguer l'or, je suis toujours surpassé par les financiers et les munitionnaires des vivres. Malgré mon luxe et mes aventures , j'ai le chagrin d'être moins remarqué à Paris, que je ne l'étais à Coutances. J'inspire l'envie, et je l'éprouve à mon tour. Je jouis, quand je me compare aux pauvres qui soupirent en me regardant; je gémis, quand je me compare à tels et tels millionnaires qui rient en voyant que je m'essouffle pour les atteindre. Quelquefois , comme le jour de mon arrivée , j'essuie des impertinences de tels et tels grands seigneurs qui n'étaient que mes égaux au collège ; quelquefois , c'est chez moi , c'est à ma table qu'un d'entre eux s'étonne que je le tutoie, et qu'il se permet de me protéger. Il est vrai qu'à l'instant même je me venge de tout cœur sur ceux que je crois mes inférieurs ; mais les impertinences que je rends ne me consolent pas de celles que je reçois. A Yersailles, j'avais moins à souf-
frir des dédains de quelques-uns de mes anciens camarades. Sous l'œil du maître, les plus grands sont petits.
Les idées philosophiques commençaient à se répandre. Comme elles étaient en crédit parmi quelques jeunes seigneurs , je les adoptai avec fureur. Je faisais le frondeur; je faisais l'homme d'état, pour qui la politique devait être un jeu quand il s'en mêlerait, et qui saurait mener habilement les affaires du %em des plaisirs. Je déclamais contre les préjugés et même contre la noblesse. Cela n'empêchait pas que je ne traitasse mes gens et tous les plébéiens avec la hauteur et le dédain qui conviennent à un jeune gentilhomme. Je me répandais en plaisanteries sur le clergé , et je faisais quelquefois rougir par mon ostentation d'incrédulité les philosophes dont j'outrais les principes.
Par intervalles , l'envie et la vanité m'inspiraient de bons mouvements. Je fus envieux des gens qui se distinguaient honorablement , et j'eus la prétention de les imiter, de les égaler, de les surpasser.
La marquise Amélie m'avait quitté ; mais elle m'avait conservé son amitié , et me nommait son cher élève. J'ai dit qu'elle plaidait en séparation contre son mari : elle gagna sa cause. Je fus présent à toutes les audiences. A la dernière , je fus frappé , je fus ébloui du grand talent que déploya le jeune avocat général qui porta la parole. Je me souvins que mes parents m'avaient destiné à la magistrature. « Pourquoi , me dis-je , ne « parlerais-je pas aussi-bien que le jeune magistrat que « je viens d'entendre ? Pourquoi n'obtiendrais-je pas de « siéger à côté de lui ? Ma famille est aussi noble que ce la sienne ; il est presque aussi jeune que moi ; j'ai de
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« la fortune, un extérieur agréable; je me sens de l'élo- « quence , de la voix , de l'ame et de l'esprit. Quelles « belles et nobles fonctions que celles d'un avocat gé- « néral ! Qu'il me serait doux et glorieux de les remplir! » Dans mon enthousiasme, dans mon ardent désir de briller au parquet, je vais trouver le comte de **^ , que je ne voyais plus que très-rarement. Je lui parle avec feu ; il entre dans mes idées , il me félicite , il m'encourage, il me promet de me présenter dans quelques jours au chancelier Daguesseau. Je retourne à Çaris , dans l'intention de me livrer aux études nécessaires. Pendant deux jours je m'y livre en effet avec un zèle, avec une ardeur exemplaires. Les plaisirs sont négligés; les femmes sont oubliées. Le troisième jour, mon enthousiasme commençait à se refroidir, et je bâillais sur mes livres, lorsque Beauclair vint m'arracher aux Institutes de Justinien , et m'entraîner dans une partie de débauche. Je me promettais cependant de suivre mon projet avec courage , et je retournai chez le comte.
Le hasard voulut que je me trouvasse dans son salon avec un jeune aide-de-camp du comte Maurice de Saxe. Il était en grand uniforme. Il revenait après la campagne de l'j^i , fameuse par la prise de Prague, à laquelle il avait contribué. 11 parlait avec grâce et modestie. On l'écoutait; on l'interrogeait; on le considérait avec une affectueuse admiration. Chacun lui prodiguait des compliments pour son général et pour lui. « Ah ! me dis-je, pourquoi ma mère n'a-t-elle pas voulu que « j'entrasse au service ? L'uniforme et les épauiettes « m'iraient aussi bien qu'à ce jeune homme. » Le comte Tome IX. I 5
de^*^, parut. Toute son attention se porta sur le jeune officier ; il le combla d'éloges et de prévenances. Enfin il m'aperçut et vint à moi. Il m'apprit que le chancelier ne pouvait nous recevoir ; il travaillait avec le roi ; mais le comte lui avait parlé de moi, et l'avait trouvé très-favorablement disposé. Il était question de me faire entrer au parlement de Grenoble. Je remerciai le comte assez froidement. «Eh quoi! medisais-je, en province! « Un homme comme moi! » De retour à Paris, je n'entendi^ parler que du comte de Saxe , du brave Ghevert , des fêtes qui se préparaient pour célébrer leurs exploits. C'en est fait , je ne rêve plus que sièges et batailles. Il faut que je sollicite un brevet d'officier de cavalerie, et je me flatte d'être bientôt, à mon tour, aide-de-camp d'un de nos généraux. Je vais de nouveau chez le comte ; je le prie de suspendre ses démarches auprès du chancelier, et je lui développe le nouvel enthousiasme qui m'agite. « Oh! oh! me dit-il, votre <c zèle parlementaire n'a pas été de longue durée. 11 est ce un peu tard pour entrer au service ; toutes les pro- « motions sont faites : mais il est encore un moyen , un « moyen noble , et qui convient à un jeune gentilhomme. « Rendez-vous parmi cette foule de jeunes volontaires (c qui suivent les drapeaux du comte de Saxe. » — « Moi , « volontaire ! répliquai-je. Eh quoi ! sans titre , sans « grade ! » — « Mon cher ami , reprit le comte en souriant , « je vous crois un peu vain , un peu inconstant. Je suis « prêt à vous servir dans tout ce que vous vous propo- « serez d'honorable; mais avant de vous aider, trouvez « bon que j'attende. Il me faut la preuve que votre en- « thousiasme militaire n'est pas une fantaisie passagère ,
« comme celle qui vous a pris il y a quelques jours , « d'entrer dans un de nos parlements. »
Je fus fort mécontent de cette réponse du comte. « Eh bien ! me dis-je , puisqu'on ne veut pas seconder a mon courage, je vivrai libre, indépendant, sans état, « sans devoirs importuns, sans rien qui m'attache, parce tageant mes loisirs entre l'amitié, l'étude et les plai- « sirs. Oui, ma fortune me le permet, je serai le pro- « tecteur des arts , des lettres et des sciences ; je les « cultiverai moi-même. Un jour on regrettera de ne « m'avoir pas employé. Peut-être alors on m'appellera. « Je suis trop bon Français pour rester sourd à la voix « de la patrie ; mais au moins je devrai tout à moi « seul. » Et me voilà plein de ces beaux projets , recherchant les savants , les artistes et les hommes de lettres , leur donnant matière à se moquer de mon ignorance et de ma présomption, me formant une bibliothèque et me laissant tromper par les libraires sur les prix et sur les éditions ; commençant à me faire une galerie de tableaux , et payant fort cher , suivant l'usage , des copies que les marchands me donnaient pour des originaux.
Tous ces beaux projets ne m'empêchaient pas de suivre la vie déréglée que j'ai tracée dans le chapitre précédent , et lorsque j'entendais raconter une bonne noirceur faite à une femme par un de mes camarades de plaisir , je me sentais impatient d'être à mon tour l'artisan de quelque perfidie bien éclatante. Ainsi , pour paraître , pour briller , pour qu'on parle de moi , jt veux faire pis ou mieux que ce que je vois faire aux au-
très. Trop souvent j'ai honte d'une bonne teuvre, et je
me glorifie d'un ridicule ou d'une méchanceté.
Je n'étais pas inaccessible à la pitié et même à la générosité. L'aventure de cette jeune fille , dont mon coupable caprice avait fait manquer le mariage ^ ne m'avait pas laissé tout-à-fait sans remords. Je me trouvai de nouveau dans une circonstance à-peu-près semblable. Un gros marchand de la rue Saint-Denis avait une jolie fille. Je lui achetai, sans marchander, tous les vieux objets de son magasin qu'il désespérait de vendre. Je me distinguai des personnes de condition en le payant comptant , et pour me donner des prétextes de revenir chez lui , je lui fis des commandes considérables. Un jeune garçon marchand, alarmé de mes assiduités, se hasarde de se présenter chez moi. Il aime la jeune personne ; il en est aimé ; il est pauvre , et le père ne veut pas la lui donner en mariage ; mais il espère obtenir l'aveu du père par son travail et sa bonne conduite ; il me supplie de ne pas détruire ses espérances , 'de ne pas troubler le bonheur de mademoiselle Claire^ (C'était le nom de la jeune personne.) Je me sens ému du procédé du jeune homme qui vient m'implorer et se confier à moi ; je ne me contente pas de ne plus songer à mademoiselle Claire; je parle à son père; je m'informe de la somme qu'il faudrait au jeune garçon marchand pour qu'il pût s'établir; je lui en fais l'avance; je le marie et j'assiste à sa noce. Eh bien ! craignant les railleries de Beauclair, j'eus la sotte honte de ne pas lui avouer ce que j'avais fait ; désirant ses éloges, j'eus le sot orgueil de calomnier la jeune fille , en me vantant de ses faveurs.
Voilà les misérables mensonges auxquels se condamne un jeune homme vain , prodigue et libertin. Mais ce n'est pas tout. Il est menteur, fat et fanfaron de vices avec ses prétendus amis : il faut qu'il soit menteur, hypocrite et fanfaron de vertus avec ses parents. Je me gardais de révéler ma conduite à ma mère : toutes mes lettres , au contraire , annonçaient un jeune homme jaloux de s'instruire , reçu dans la meilleure société , vivant de la manière la plus édifiante. Ma mère mon-» trait mes lettres avec orgueil. M. Gaspard s'extasiait ; mon cousin César souriait ou soupirait; il s'obstinait à voir dans mes lettres ce mélange d'hypocrisie et de fatuité qui n'y était que trop réellement. C'étaient surtout mes fréquentes demandes d'argent qui l'inquiétaient. En qualité de curateur, il tenta quelquefois de s'opposer à ce qu'on m'en envoyât ; mais M. Gaspard dominait ma mère , et lui faisait signer tout ce qu'il voulait. Ma mère elle-même s'étonnait quelquefois de ma dépense. Enfin elle s'avisa de me demander quel emploi je faisais de tout l'argent qu'elle m'autorisait à prendre chez M. Mathelin.
J'eus la faiblesse de me prêter à un vil conseil de Beauclair , et de supposer de nombreux actes de bienfaisance ; il inventa plusieurs petits romans bien attendrissants que j'écrivis à ma mère sous sa dictée , et dans lesquels je me donnai le plus beau rôle. Je crois, que je ne me serais pas permis une pareille tromperie, si je ne m'étais souvenu de ma conduite avec Claire et son jeune amant; il me sembla que mes mensonges se rapprochaient un peu de la vérité. Je ne m'en reprochai pas moins de tromper ma mère, et, s'il faut être vrai.
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l'argent dont j'avais fait Tavance au commis marchand n'était rien en comparaison de tout ce que j'avais dépensé en sottes extravagances. Ma mère , pleine de confiance en son fils, crut à mes bonnes actions. Elle m'exprima, dans sa réponse, combien elle en était attendrie; toute la ville de Coutances était émerveillée de ma conduite; il n'y avait que mon cousin César qui fût incrédule. Elle finissait par me recommander de ne pas pousser à l'excès ma générosité.
Que je me sentis honteux à la réception de cette lettre de ma mère ! En vain essayai-je de rire avec Beauclair du succès de mes mensonges; je ne pus y parvenir, et je me promis de ne plus les renouveler.
A la première visite que ma mère reçut de ma cousine, elle s'empressa de lui lire ma lettre. Il y avait un mot pour Laure : ce n'était point hypocrisie ; au milieu de mes plus grands désordres, je me surprenais encore amoureux de ma cousine , et je me proposais toujours de l'épouser. Laure crut, comme ma mère, à ma bienfaisance , elle voulut même forcer César à y croire ; mais , quand ma mère lui parla de notre amour et de notre mariage, ma cousine, avec beaucoup de modération , lui rappela l'injure que je lui avais faite. Elle me croyait honnête et bon , et elle espérait qu'une autre serait heureuse avec moi. Ma mère, dans la crainte de m'affliger , ne m'apprit qu'avec les plus grands ménagements ce discours de Laure, qui semblait prouver qu'elle s'obstinait à ne pas vouloir m'épouser. J'en fus piqué , et je me permis , sans scrupule , un mensonge d'un autre genre.
J'écrivis à ma mère que M. le comte de ^** m'avait
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pour ainsi dire proposé l'une de ses filles. La jeune personne était belle , riche , aimable ; et j'aurais été trèsdisposé à l'aimer, si je n'avais pas connu Laure. Cependant si ma cousine persistait dans son refus , peut-être aurais-je tort de rejeter un mariage aussi avantageux.
J'attendais des merveilles de cette lettre. J'étais certain que Laure allait manifester son amour pour moi par des plaintes , des reproches et une opposition formelle au mariage que je supposais. Quelle fut ma surprise quand ma mère me répondit que Laure avait entendu fort tranquillement la lecture de ma lettre , et qu'elle m'engageait à ne pas rejeter!' les propositions du cdlnte de *** ! Ma mère , pour la première fois , parut si convaincue de la constance de Laure dans sa résolution , qu'elle - même m'exhortait à faire assidûment la cour à la jeune comtesse. Pour moi, je me sentis tant de dépit de la tranquillité de Laure à la nouvelle de mon mariage avec une autre , que j'eus la ridicule pensée de faire un voyage à Coutances, tout exprès pour la séduire. Je ne croyais déjà plus à la vertu d'aucune femme. Je n'exceptais que ma mère de la proscription générale, et il me semblait impossible que Laure me résistât. Il est vrai que j'avais l'intention de tout réparer en l'épousant.
Ainsi se passa la première année de mon séjpur à Paris, Je la perdis en désirs effrénés , en frivoles plaisirs, en sottes vanités. Je trompai des maris et des mères. Je cessai de voir le comte de ^^* et quelques personnes estimables ; mais j'acquis un assez grand renom parmi de jeunes fats. Malgré les veilles, les grands repas et les excès de tout genre , ma santé ne fut pas
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altérée. Malgré le jeu, le faste et mes amis, je ne fis pas de dettes, ou du moins je ne crus pas en faire, tant mon intendant fut exact à me faire toucher de l'argent. Je ne crus pas même avoir consommé toutà-fait une assez forte somme que mon père avait économisée pour les événements imprévus.
Ma mère me pressa de remplir la promesse que je lui avais faite de revenir la voir au plus tard après un an ; mais Beauclair m'avait suggéré de nouveau la fantaisie de voyager. Je me faisais une idée délicieuse d'aller briller et déployer les grâces françaises dans toutes les capitales de l'Europe. Je répondis à ma mère que j'allais partir pour achever mon éducatio» dans les pays étrangers , et je lui demandai le reste des épargnes de mon père pour les préparatifs de mes voyages.
Un soir revenant de ma petite maison , j'appris qu'un homme de Coutances s'était présenté chez moi. Au portrait qu'on m'en fit, je ne pus méconnaître mon cousin César. Je m'informe , j'interroge : en effet c'est lui-même. Il a laissé son nom et son adresse. « César « à Paris! Par quel motif? Pourquoi n'est -il pas venu « loger chez moi? Il est trop tard pour le voir aujour- « d'hui, mais demain, dès mon réveil, je cours à son « hôt^. »
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