CHAPITRE V
Des premih^es années de Laure.
Mon père, à son retour, avait d'abord raillé ma mère sur le projet précoce de mon mariage avec ma cousine ; en y réfléchissant , il le trouva plus raisonnable. Il venait de gagner son procès ; mais il lui en avait coûté tant d'argent et de démarches , il lui avait fallu tant de soins pour se défendre des pièges que lui tendaient ses hommes d'affaires et ceux de sa partie adverse, qu'il en avait pris un peu d'humeur contre le genre humain , et l'opinion que tous les hommes , hors ses parents et ses amis , étaient avides et par conséquent peu délicats. Il ne pouvait donc voir de mauvais œil un projet qui tendait à concentrer dans la Tome IX. 3
famille la fortune de son oncle et les affections de son fils.
Depuis la naissance de Laure, ma mère, qui déjà la regardait comme sa bru , avait recommencé ses visites chez Magdeleine Delorme. Elle m'emmenait toujours avec elle. Nous nous y rencontrions presque tous les jours avec madame Louville. Ma mère me faisait remarquer les grâces naissantes de ma cousine. Elle cherchait avec soin à exciter mon affection pour la petite Laure. Les deux belles -sœurs se regardaient, souriaient quand elles me voyaient embrasser Laure avec une ardeur enfantine, et, dès qu'elles étaient seules , elles s'entretenaient avec complaisance de notre futur mariage ; elles en vinrent même à s'occuper des enfants que nous devions avoir. Guillaume avait aussi beaucoup d'affection pour ma cousine ; il aidait sa mère dans les soins qu'elle lui prodiguait. Il me disait souvent qu'il ne savait laquelle il aimait le mieux de sa jeune sœur ou de mademoiselle Laure.
Ma tante avait acheté une maison de campagne qui n'était séparée de notre château que par une avenue de pommiers ; elle y venait passer le printemps et l'été. Mon père allait habiter la ville à la fin de l'automne , en sorte que toute notre famille ne se quittait presque jamais. Au jour de l'an, on se donnait des étrennes. Ma mère était fort ingénieuse dans le choix de celles qu'elle me faisait offrir à Laure. A cette époque , Guillaume ne manquait jamais de venir présenter ses respects à mes parents. Je ne manquais jamais de lui montrer toutes mes petites richesses et de lui raconter les beaux cadeaux que j'avais faits à ma
cousine. Il n'était pas jaloux des étrennes que j'avais reçues, mais il regrettait de ne pouvoir rien offrir à mademoiselle Laure.
J'avais onze ans , et ma cousine en avait cinq. Ma mère, qui ne rêvait qu'à mon éducation et à mon mariage, voulut que j'apprisse à danser. Il y avait heureusement à Coutances un vieux élève de ce fameux Pécourt qui eut l'honneur de montrer la Sarabande à Louis XIV. Comme je fis de très-rapides progrès sous cet habile maître, ma mère arrêta que, la veille du jeudi gras, elle donnerait, dans le vaste salon de notre maison de Coutances , un bal où elle inviterait tous les enfants de la ville. On fit de grands préparatifs, et le bal fut très-brillant. J'avais obtenu de ma mère que Guillaume en serait. Magdeleine Delorme avait paré son fils de son mieux. Cependant Guillaume avait toujours l'air un peu paysan au milieu de nous tous qui étions déjà de petits messieurs. D'abord il en fut honteux ; mais bientôt il se mit à son aise ; il sautait de tout son cœur, et riait le premier du trouble qu'il causait dans les contre-danses , et de l'humeur qu'il donnait à mon vieux maître, qui mettait une grande importance à nous indiquer les pas et les figures. Guillaume eut deux fois l'honneur de danser avec mademoiselle Laure. L'on remarqua qu'il apportait le plus grand soin à ne pas faire trop de gaucheries en dansant avec elle , et qu'il y réussit. Il y eut une magnifiqu|j^collation. Après la collation, qui avait mis tout le monde en gaieté , on parla de se déguiser. Je pris les habits de Guillaume ; il prit les miens ; on habilla Laure en cauchoise. Sous mes habits Guillaume s'en-
hardit , il osa parler avec plus d'amitié , plus de fami* liarité à la petite cauchoise ; il alla même jusqu'à la tutoyer. Le lendemain , il en était tout confus , et il demanda pardon à mademoiselle Laure de lui avoir manqué de respect.
Le surlendemain de ce jour qui s'était passé si gaiement , Laure fut atteinte d'un violent mal de tête. Le soir même la petite - vérole se déclara. On se hâta de m'éloigner d'elle ; mais déjà la contagion m'avait atteint, et nous apprîmes bientôt que Guillaume, à peine de retour à la ferme , avait éprouvé les premiers symptômes de cette cruelle maladie. Elle fut courte et peu dangereuse pour ma cousine et pour moi ; mais Guillaume , qui était soigné par l'habile chirurgien de notre cousin le bossu, fut très -long -temps et très -dangereusement malade. Dans son transport , il s'était persuadé que mademoiselle Laure était morte , et il se désespérait. Heureusement ma cousine était à la fin de sa convalescence. Delorme vint supplier ma tante Louville de mener mademoiselle Laure à son pauvre enfant pour lui prouver qu'elle n'était pas morte. La vue de Laure opéra bien mieux que toutes les drogues du chirurgien. Guillaume ne tarda pas à guérir.
Le printemps était arrivé : ma mère et ma tante avaient une grande habileté pour diriger nos jeux vers le but de leurs désirs. Dans ces jeux, j'étais toujours le mari de Laure. Mon père et mon oncle, que leurs femmes ne manquaient jamais d'appeler pour les i^dre témoins des progrès de notre affection mutuelle , admiraient les grands effets de la sympathie, et regardaient déjà notre mariage comme arrêté dans le ciel.
Le cousin César ne goûtait pas beaucoup ces petits jeux. « Courage, disait -il à nos parents; que ne vous « occupez-vous déjà d'obtenir les dispenses et de régler « le douaire et le préciput ? Eh ! mes bons amis , qui « sait si Laure n'est pas destinée au fils d'un grand ou « d'un maltotier? Qui sait si Eugène ne sera pas tenté i( de succéder à notre évêque ? Avant d'en venir au « mariage , attendez au moins que vos enfants aient « reçu d'autres sacrements que le baptême. »
La fête de Laure approchait. Ma mère se tourmentait beaucoup pour savoir quel bouquet je pourrais offrir à ma cousine; mais son imagination fut stérile, et il fallut se contenter d'une grande poupée de Paris, fort bien habillée. Laure fut ravie de sa poupée ; mais ma mère aurait désiré quelque chose de plus délicat et de plus analogue à nos sentiments. Cette fois Guillaume n'eut pas le regret de ne rien offrir à mademoiselle Laure. Dès le matin de ce grand jour, mon ami Guillaume, en habit des dimanches, était à la porte de mademoiselle Laure , portant un gros bouquet et un panier rempli de fruits qu'il savait être de son goût. Dès qu'elle parut, il lui offrit son cadeau , et lui récita, les yeux baissés et en roulant son chapeau dans ses mains, un petit compliment fort naïf que le maître d'école du village lui avait composé pour la fête de son père, et auquel Guillaume s'était hasardé de changer lui-même ce qu'il fallait pour qu'il pût être adressé à une demoiselle. Il fut tout saisi des remercîments de Laure ,. et il jouissait de la voir manger de bon appétit quelques-uns des fruits qu'il lui avait offerts.
Ce jour -là il y eut un grand repas au château de
mon père. Le bossu nous chanta au dessert des couplets qu'on trouva charmants. Il avait cherché à y faire entrevoir à nos parents qu'il était plus sage de laisser venir Tinclination que de la provoquer; mais on ne remarqua pas autre chose dans ses couplets que les compliments qu'il adressait à Laure sur sa beauté et à moi sur mon esprit.
J'avais en effet beaucoup d'esprit, j'étais un enfant étonnant pour mon âge ; il ne se passait pas un jour qu'il ne m'échappât quelque repartie fine et plus profonde qu'elle ne paraissait l'être. Je ne pouvais manquer de devenir par la suite un homme de tête et de génie. Voilà ce que mon père et ma mère disaient à tous ceux qui voulaient les entendre , et ce que répétaient à l'envi tous nos valets et les amis nombreux qui venaient dîner au château.