‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 35 sur 70 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Conduite d^Eugene à Paris.

Il s'en fallait que je me sentisse abattu par ces petits accidents : à vingt ans on se console facilement d'un malheur; on est toujours riche en belles espérances. Ma^ blessure m'avait- rappelé le duel de mon cousin le bo^su; mais c[ue j'étais loin d'avoir ses autres motifs de âécouragement !

J'étais surpris de ne pas voir Beauclair. Dupré , que j'envoyai chez lui et chez M. Mathelin le fils pour qu'il me remît en .fonds, revint bientôt m'annoncer que

l'aurais 'dans la* matinée la visite de M. Mathelin , et q\îe\ la veille , M: le marquis de Beauclair avait eu le malheur d'être conduit popr dettes au Fort-rEvêque. Il avait été le v<Mr dans sa retraite, et voici là lettre que ni^éôiivait Beauclair-:

• « Parbleu ! mon- cher Eugène , il y a vraiment de quoi ««rire; je suis en prison, et tu es blessé. Ne t'afflige « pas ; ^dépêche - toi Seulement de payer la lettre de «change de^deux cents, pistoles que j'ai souscrite au c( maudit' usurier qui me tient^ici. Je suis sur- tout « contrarié de n'avoir pu t'embrasser à ton arrivée, et €f te conduire à l'appartement que je t'ai .choisi. Les « peintres et les doreurs ont 'fini de l'orner. J'^i donné « rendez -vous chez toi pour demain au bijoutier, au «c tapissier, au tailleur, 'à la brodeuse. Ton carrosse est (i sous ta remise ; tes laquais et ton cocher sont à tes « gages depuis trois semaines ; les laquais sont de grands et drôles bien bâtis; le cai^rosse est dans le dernier goût, « et le cocher est presque aussi large que son siège. »

Comment aui*ais-je pu refuser à un ami, qdî avait si bien disposé les choses , de payer pour lui deux cents pistoles? A peine avais-je'fini de lire s^ lettre qu'on m'annonça M. Mathelin. 1} m'apportait tous les fonds que je lui avais demandés. Je ne peVdis pas un instant pour chargerDupré"d'aller délivrer, le marquis..

M. Victor Mathelin avait déjà beaucoup d'embonpoint au collège; depuis il atvait peu grandi; ma^. il était fort engraissé. Une figure épanouie , de gros yeux , un gros rire'presque continuel , un grand flux de paroles plus ridicules les unes que les autres, en faisaient un original fort divertissant. Un coffre-fort presque too»

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jours plein en faisait un'hoiîlme très- r^mm^ndable. Son père était devenu tout^à-fait imbécille, et, comme je l'di dit dans la première partie 4^ cette hi^tdtre, Victor était à là tête des affaires. Il y^ avait encore phis dé faste dans la maison que du temps de son père.< -^ Victor fuï charmé de me rçvpir ; il éts^it désdlé que je fusse blessé. Je lui racontai mon iiluel , en déguisant quelques circonstances et en m'y 'dolinant un plus beau rôle que Celui que j'y avais joué. Il admira^m^ bravoure , et mon récit lui inspira pour moi la plus sincère estime. Il me parla beaucoup du collège , cks férules qu'il y avait reçues /des nombreux pensum» q«^il*y avait faits. Voilà les seuls souvenirs qui lui en restaient, et tout le profit qu'il avait tiré de ses «études. Il me nûmma toutes les danseuses et tous les hpmmes de qualité qui faisaient sa société hs^ituelle ; il y avait de quoi mener loin le petit Turcaret ( c'est le nom que ses amis lui donnaient, me dit-il, en édatant de rire). Il se Élisait une fêté de me présenter à madame sa mère, qui demeurait avec lui. Elle était bien forcée d'avouer qu'elle avait quarante ans , puisque son fils était majeinr ; mais elle les avait à peine : elle s'était mariée si jeune ! A l'exemple de plusieurs, dames , qui dans leur jeunesse avaient été fort galantes , elle avait chez elle , Une fois' par semaine , une réunion de beaux esprits qui se moquaient d'elle , ^ mangeant son souper. M. Mathelin n'était pas ifrès-respectuem: pour sa mère ; il se moquait le premier de ses prétentions à la jeunesse, à l'esprit, à la sensibilité; puis il recommençait à éclater de rire.

II. était encpré che«; nK>i y quand Beauclair arriva. Quelles vives embrassades! Quelles chaudes projesta-^

tions d'amitié ! Il fallut encore raconter mén duel, ïnxolontairement , je joignis à ce second récit des circonstances encore plus honorables pour moi. M.^ MatWIin était trop poli pour me démentir. Beauclair se ^ proposa de le raconter à son tour à tous ses^amis, qui ne pouvaient manquer de prendre de moi l'idée la plus avantageuse. Beauclair n'était pas plys inquiet de ses dettes que je né Tétras. de^ ma blessure. Le lendemain je fus en ^tat d'être transporté dans mon magnifique appartenient* ^

,Les jeunes gêna riches âevés à Paris chez leurs pjsurents, accoutumés dès leur enfance à Féelat du faste., aux délices de l'opulence , ne connaissent pas les vives jouissances que j'éprouvai y avant de m'étre fait une habitude d'un vaste hôtel , d'un nombreux domestique et d'une table recherchée. Ce fat siiD-tout un beau moment pour moi que celui où je. montai pour la première fois dans mon équipage. Je fatiguai Aies chevaux à me faire voir dans tout Paris. Beauclair et Mathelin me présentèrent àjeurs amis. vMathelin, hopime de finance 4 demeurant avec sa mère, voyait et recevait les personnes les plus distinguées de la robe , dç la noblesse et de la haute bourgeoisie. Beauclair, malgiré la disgrâce et la ruine de son père, se disait encore très->bient vu des n^inistres et adipis daks les meilleures maisons. Le fidt est^qu'il était exclu déjà de.plu^UFS. Il me coh*dukit dans quelques sociétés équivoques qii^il me donna comme très -honnêtes. H me lia siir-tout avec tes fats et les petiN|.niaitres de sa connaissance ; et il en connaissait beau«oup. Enfin il m'amena tous les g^ns qui pouvaient lui êire utiles , e^i me persuadant qu'ils pou-

Vaient m'étre utiles à moi-tnènre.^II usait de ma maison comme de la sienne. Je le remerciais des brillantes liaisons qu'il me procurait. Il promettait de m'en procurer encore de bieii'plus belles. . /

Tous tes jours je me levais fort tard , et je n^'occupai^* toute la. matinée de ma toilette.' J'avais le plus beau linge, les plus, riches dentelles, les «habits les plus élégants. J'avais un cuisinier Qecelient,et je réunissais* de nombreux convives à déjeuner, à dîner y à souper. Je m'enivrais deS meilleurs vins, je m'enivrais encore plus des grandes espérances dont on me berçait , des succès en jtous* genres qu'on me 'garantissait, des louanges , des compliments et des protestations d'amitïé qu'on me jetait à- la tétei

Le lundi et le mei:*çredi,.a.cc.ompagné de Beauclair et d'un ou deux de^es aitiia, je me. faisais descendre aux Tuileries; le jeudi et le dimanche, je suivais la file de? voitures sur4es boulevards, et j'avais la douceur d'exèiter l'ejivie , non-seûlement des pauvres diables qui se promenaient à pied ^ mais encore des gens c(^nme il faut qui n'avaient pas un si brillant attelage , un équipage aussi ^magnifique. Totis les 9oirs je me montrais aux trois grande spectacles et à l'espéra comique. Quel bonheur pour moi d'être au monde !

Cependant je brûlai^ de me signaler comme un ^droit séducteur, comme vm, conquérant à qui aucune femme ne résiste; mais c'était la première séduction qui m'^smbarrassait ; il fallait faire une première conqué^^J^ Malgré toute ma bonne volonté , malgré les s^^es leçons de mon ami Beauclair, je fus pendant çuelques jours^ timide auprès des femmes, comme ^ lavais été en

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sortant du collège. Il s'en faut que la .timidité doive tpujoiii^^ être considérée coQlme un signe de modestie : pren^z-k bien plus souvent pour un signe d'orgueil , et vous ne vous tromperez guère : c'est la crainte de passer pour un sot , c'est la peur du ridicule^, si l'on

échoue^

. Chez tnadame Matbelin et dans plusieurs de^ maisons oîi .Beauclair m'avait présenté , j'avais Vu des femmes charmantes ; toutes nl'av^ient tenté. Les jeunes fats qui venaient din^r chez moi né ménageaient pa^s la réputation des dam^. C'était à qui vante)?ait, sous le^sçcret à tous ses amis, ses bonnes fortunes, ssT ^élératesse en amour , et sur-tout la jalousie qu'il inspirait. Je eroyais de la meilleure foi du monde à tout ce qu'il leur plaisait de me raconter , et , ces messieurs s'étant emparés de toutes les femiiies, il n'en restait pas une seule pour moi. J'admirais trop leur génie pour me croire en état de leur enlever le cœur d'une balle; et d'ailleurs ces dames avaient un air si imposant ! Ferai-je le lanr goureux. et le passionné ? C'est à n'en pas finir. On va s'égayer aux dépens du berger quLsoupire. Prendrai-je un ton suffisant et ^este ? Je peux ofTeiiser et déplaire. Xioin de savofir interpréter, un coup-d'œtt, comme mes bons amis, je ne sais pas même le remarquer; je tçjemble de me fier à uti sourire ; il peut cacher^ un piège , et je n'ose communiquei: à ^personne ma perplexité, pas* même à Beauclair, pas même -à M. Dupré mon valet de chambre. Je sais bien qu'à Paiis il est nombre de beautés qui ne seront pas cruelles pour un jeune hon*ne riche de cent mille livres de rente ; mais j'aspire à des conquêtes plu§ éclatantes et plus difficiles*

aoa EUGÈNE

Le septième jour après mon arrivée, j'étais aux Français : un de mes nouveaux amis , le jeune Ernest de Yaleuil , chevalier de Malte ,*vient me joindiie. Il me fait remarquer ,une jeune et jolie femme sbule dans |une loge avec, son mari« C'est une fille de qualité matîé^ depuis six mois à un M. Dorsay, jadis caissier, tcésorier , il ne sait où , maintenant geçtilhoipme de nouvelle date 9 méprisant les bourgeois , grâce à une charge de secrétaire du roi. Ernest se vsqite d'être l'ami du mari ; il espère bientôt être. celui de Ift&mme. Elle est vive , gaie et paraît avoir de/ grandes dispositions à la coquetterie. Pour m'en convaincre ^ il offre de me conduire à sa Ipge. En sortant du spectacfe, il doit la mener à un grand bal que donne la ^mère de mon ami ' Mathelin ; nous irons 'tous ensemble. Au récit des belles espérances d'Ernest, je soupire d'envie, et je me laisse mener à la loge de madame Dorsay.

Le mari me reçutvcomme l'ami de son ami intime. J'étais ébloui de la behuté de sa femme ; mais ,, après les premiers mots de politesse, elle ne faisait pas la plus légère attention à moi. Dans un entr'acte , Ernest eut le bon- procédé de me présenter comme un héros victime de sa bravoure, qui, le soir même de son arrivée à Paris , s'était pris de querelle , s'était battu , avait été blessé... A ces mot&, madame Doi^say se re* tourne vivemeiH de mon coté, me regarde avec intérêt; elle m'interroge ; je raconte mon aventure , et je joi«ï» aux nouvelles circonstances que j'y ajoute enco^ <in ton de candeur et de modestie qui me sembla plaire à madame'Dorsay. Depuis cet instant, je ne yctoi» plus occupée que àe moi. Pleine .de malice, ^^1^ riait aux

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éclats de la j/arwe bu de la tournure de quelques femmes <}u'elle apercevait dans la salle , et , lorsqu'après ^ avoir jeté mes regardr sur les personnes qu'elle nous indiquait, je les * reportais sur elle, je surprenais les siens attachés sur mol. £llç se hâtait de'4es détourner; il lui échappait de nouveau quelque plaisanterie ; puis tout-à-coup elle devenait rêveuse. Teus Je bonheur de lancer deux ou trois, mauvaises épgrammes, qu'elle récompensa d'uii sourire ^d'approbation. Coûnne < ma timidité ne venait que d'orgueil , dèS' que je me Sentis encouragé , je devins très-présomptuaux. a Sort bien; me « dià-je ! un aime ma bravoure, on goûte mon esprit; €c attaquons le cœur à pr/ésent ; » et me voilà les regards fixés à mon tour sur madame Dorsay, cherchant à y mettre ,de l'expression, du sentiment et de l'embarras. Ernest était d'une humeur détestable. Le mari ne cessait de vanter et d'admirer sa femme. Madame Dorsay sortit avant la petite pièce; je lui donnai la main. Ernest nous suivit, en se disputant avec ie* mari.

Un nouveau triomphe m'attendait au bi^K Madame Dorsay aimait la danse avec fureur. Que je sus gré à ma mère d'^avoir exi^ que , pendant tsi^ii études , on m'instruisît, sur -tout dans ce bel art! Ernest dansait mal et par complaisance ; moi je dansais avec grâce , et j'étais infatigable. Quelle jouissance pour moi de) remporter tous les suf&ages en dansapt avec madame Dorsay! Pendant tout le bal «lie fut d'une gaîté folle. Il me parut prouvé qu'elle y mettait de l'affectation , pour cacher à tous' les yeux le sentiment que je lui avais inspiré. A la fin d'une contre - danse , où j'avais eneore plus brillé que dans les premières , Ernest s'ap-

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procha de môî : « Vous l'emportez , mon çh^r. Senùe-. « ville, me dit-il assez gaîment; je me retire. C'eàt.mà « faute. Pourquoi vous ai- je conduit dans cette mante dite loge ? Nou^ n'en resterons pas moins bons amis. » Pauvre Ernest! Je le plaignais. «Mais puisqu'il- juge « convenable de se retirer , me disaîâ-je , je^ serais un « grand sot de ne pas me croire aimé. » Vers la fin du bal , après avoir été tout bas prenjdre les ordres de sa femme , M. Dorsay vint i^'inviter à dîner pour le lendemain: «Il était trop heureux, me dit -^ il, d'attirer (c dans sa maison un jeune homme aimable, qui se bat- « tait bien , dansait encore mieux, et ne pouvait nuance quer de jouer un très - grand rôle dans \e monde. » L'invitation du mari me parut un signe évident de l'amour de la femme. } 'allai la remercier avec transport, comme d'un rendez -vous accordé. J'étais si vain de mon succès, que je me permis, avec mes amis , quelques indiscrétiohs , qui me valurent les compliments les phis flattejirs. Excédé de fatigue , mais enivré d'espérances ,, je ne reôtrai chjez moi qu'au grand jour. « Au diable la défiance de soi-même et- la (c timidité ! Mes amis me disent .tant de bien de moi , <( tant de mal de 'la vertu d^ femmes, et sans vanité «j'ai tant de mérite! » Je m^ndormis avec la ferme résolution de brusquer l'occasion qui se présentait.

Il était foft tard quand je m'éveiHai. M. Dupréon'ap-^ porta des lettres de Ctnitances; c^était les premières que je recevais. Il y en avait une de ma mère, une de Gaspard , une autre de mon cousin. Césan Je m'empressai de les ouvrir. Malgré ma brûlante passion pour madame Dorsaty, il me tardait de savoir Comment ma

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|)etité cousine Làure avait pris la nouvelle de mon départ.

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