CHAPITRE V
' Eugène honùne a bonnes fortunes.
C'bst une inveptiôn bien fatale. à l'honneur des maris que celle du bal de l'opéra. Telle femme timide ; fière et réservée pendant tout* le reste de l'année, devient sous le masque libre et feunilière. C'est )e moment qu'elle choisit , que aiéuvent même elle attend pour dé^voiler les faiblesses de son cœur.
ai8 EUGÈNE' *
Ce fut au bal de Fopéra que je me défis dé ma timidité, que je me corrigeai de ma gaucherie. Je n'en ' manquai pas un ; j'y acquis une grande expérience, et ^ je ne pensai plus à retourner à Coutances.
Toutefois , je n'eus pas encore à m'enorgueillir de la première aventure qui m'y arriva'. Un joii pied , une jolie taille , une belle peau dont un masque noir relevait la blancheur, avaient enflammé monimaginatipn, et je supposais uae beauté céleste à la femme par qui" je fus agacé. Je Im trouvais un esprit prodigieux. Au ton leste et dégagé dont elle m'avait parlé des grands seigneurs , de leurs intrigues^ de leurs femmes et de leurs maîtresses , je m'étais persuadé que ô'était ^nne dame de* la plus haute distinction. Au secondbal, e\\e m''accorda un rendez-vous chez une amie. Elleconsentit è se démasquer, et je ne la trouvai pas tout-à-fait aussi belle que je me l'étais figuré; je fus moins émerveillé de son esprit, quand elle n'osa plus se permettre toutes les dibertés que le masque autorise ; elle n'était ni duchesse, ni marquise, ni comtesse : c'était la femme d'un notaire qui demeurait dans le quartier Saint- Ântèine. Je me consolai de la découverte : la femme*du notaire n'était pas sans agréments. Tolite bourgeoise qu'elle était, elle avait un grand usage du monde, et. mon intrigue avec elle ne fut pas inutile àjnon instruction.
Enfin , au bal du lundi. gras , je suis accosté par une sultane d'une taille imposante et magnifiquemenf vêtue. Elle ine supplie en riant de lui jeter Te mouchoir. ïe réponds galamment à cette brusque. attaque. La conversation . s'engage. Quelle est ma surprise quand je
ET GUILLAUME. àio
Fcnteirds raconter tout ce qiii'm'est arrivé depuis que je suis à Paris : nfpn duel, mes maladresses avec madame .Dorsay , mon succès avec madame Mathelih ! Heureusement elle ne savait pas x^on aventure des premiers bals. Comme elle me parlait sur-tout de mes visites à Versailles chez le comte de *** , je ne doutai pas que ce ne fut une dame de la cour. (Tétait la jeune, marquise Amélie -de N*** , attachée à la reine. Elle plaidait en iéparatioif contre soti ihari , elle était un peu.parente du comte de'***; c'est chez lui qu'elle m'avait yu. Je n'avais pas osé lever les yeu^ sur elle j^ mais elle m'avait distingué; ce fut elle qui me chercha. Quel bonheur! et coihme mon amour-propre fut* flatté! Le sévère <»mte^de *** n'aimait pas beaucoup sa parente.* Il ne croyait pas que sa société convînt à ses filles; mais il ne pouvait se dispenser de la recevoir. Il fut arrêté entre la marquise et moi que, tant qu'elle serait de service à la cour , je viendrais plus fréquemment chez 4e comte de *** ; et je multipliai mes voyages à Versanlés. Le comte, qui était loin 'd'en soupçonner le véritable motif,, me sut gré de mes visites. Il me pressait touioûrs de choisir un état. Mon intrigue avec la marquise n'interrompit pas^ mon intrigue avec la femme du notaire , et j'étais fier d'avoir à la fois deux msutresses. A Paris, la marijuise , qui bravait le > scandale , me reçut chez elle j d'un autre côté*, je m'étais faît l'ami du notaire, Chek le bdurgéois dé la rue Saint-Antoine j'étais regardé comme un homme important : on admirait mon excellent ton', ma grande/dépense; le mari, la femme, et leurs gens étaient mes trës-'humbles serviteurs ,' et les jclcrcs me portaient envie. Chez la marquise , mon rôle n'était
aao ..EUGÈNE . '
pas aussi brillant ; elle était exigeante et fière ; j'étais prévenant et soumis. L'aimable despote de la rue Saint- Antoine devenait un esclave empresse ehez la marquise. Tous les jeunes gens de la cour étaient admis chez elle , *^et c^était moi bieii souvent qui leur portais envie. Je fis . de rapides progrès en impertinence cbez lajfemme du notaire; mais ce fut sur^tout chez la dame de la cour que je me formai. Ce fut là que , par les exemples qui frappèrent mes yeux, et par les bonnes leçons que je reçus , j^appris à bien recevoir les avances d'une coquette , à mener loin une femme sensible /a promettre le secret à une prude , à gagner les femmes de chambre et les bonnes amies, à devenir |e confident du mari, à inspirer des jalousies , S faire croire à ma profonde pas* sion , puis à publier les faveurs reçues , à quitter avec éclat la femme douce et soumise dont j'avais triomphé, pour la sacrifier inhumainement à la femme violente et impérieuse que je voulais obtenir.
M dater de ces deu^L intrigues que je menai deTront , je tins une placé parmi les hommes à bonnes fortunes. On a pu voir que , dès mon enfance , je me faisais un poii]^ 4'honneur de suivre avec ardeur les mauvais exemples. En ce temps-là plus qu'en tout autre, les jeunes gens du bon ton plaçaient kur gloire dans l'art de séduire; ib en faisaient une étude approfondie; ils ^ dédaignaient les conquêtes faciles : c'étaient les vertus hautes et fièrès qu'ils attaquaieht de pt'éférence,ret c'était à les réduire qu'ils employaient les agréments de leur personne , leurs talents et toutes les ressources de leur esprit. Aussi l'on citait, comme ui;i prpdige , ou du moins comme une exception singulière , la jeune et jolie
femme de Paris , ou de la cour , qui restait fidèle à son mari , et même celle qui , après une faiblesse , gardait avec constance son premier amant. Beaucoup de femmes étaient faibles, parce que beaucoup dliommes étaient adroits ; et' beaucoup dliommes étaient fats , parce que beaucoup de femmes avaient été faibles.
Je fus adroit et fat en même temps. Le fameux ^uc de Richelieu ^ favori du roi et de sjes maîtresses , était mon héros et mon modèle. Dès le matin, tous mes gens étaient en campagne, p0ur courtiser les femmes de
' chambre „ boire avec les valets , porter mes billets doux et les petits vers que je me Sa^îsais Taire par un pôëte de la Foire. Je louai une petite maison sur les remparts. ,Les dames' de la cour, les bourgeoises, les grisettes même étaient successivement l'objet de mes hommages et de mes bontés.
Pourquoi raconter^is-je mes intrigues avec les femmes qui brillaient alors? La plupart n'offiriraient quç le tableau monojtone d\ine partie d'échecs entre deux joueurs d'une égale force , oti la défense et l'attaque soiit également prévues, et qui ne finit que lorsqu'un des
, deux veut bien se laisser battre. Hélas ! que ne me 6uis-je borné à ces femmes qui ne demandaient qii'à sq prendre ! Trois ans auparavant , j'avais' eu la délicatesse de reàpecter l'innocence de la fille du jardinier de mon père , et maintenant je dédaigne déjà ces ménages paisibles et commodes où le mari et la femme semblent . s^étre fait une convéhtion de se passer réciproquement toutes leurs fantaisies. Ces jeunes personnes passionnées qui, en attendant un mari, ne se fi>nt pas scrupule
aaa EUGÈNE
d'avoir une inc;lination , ne suffisent déjà plus à ma vanité. Mou orgueil n*est satisfait que si je parviens à porter le trouble dans ùn& famille, ou la désunion entre deux bons époux.
Une jeune fille était sur le', point de former un"^ établissement avantageux. Elle aimait le jeune homme que ses parents lui proposaient. Je la vis ;. j'en devins épris. J'eus le fatal bonheur de lui paraître plus aimable que son prétendu. Je lui écrivis ; elle ine répondit ; je la leurrai du vain espoir que je l'épouserais; elle eut la faiblesse d'accepter un rendez-vous^à ma petite maison du rempart. Par les conseils détestables de Beauclair , je me vantai des Jîontés de la pauvre fille. Le bruit en vint* aux oreilles des parent^ et du jeune Jhomme. Celui-ci quitta Paris, de désespoir, pour aller Vemplîr je ne sais quel petit emploi en province. JjCs parents furent obliges de changer de quartier. La jeune personne ne se maria que long-temps après à un homme âgé, sans, esprit, sans bonté, sans fortune, et qui cctt}: lui faire grâce en paraissant ignorer l'aventure.
Misérables triomphes que ceux des séducteurs? Estce donc un si grand bonheur que de déshonorer et de dé$esparer une femiHe?^ Y a-t-il de quoi se/ faire un mérite d'un succès obtenu par le mensonge et la perfidie, qui sont l'esprit des lâchés et des^^pts? On doit quelque indulgence peut-être à l'homme entraîné par une passion; mais celui q)ii fait métier de séduire par vanité ne devrait-il pas être signalé commâl^le plus méchant des^ hommes? Il le serait sans doute si telle jeune fille qui a été faible ne parvenait à cachier sa faiblesse, et si.
ET GUILLAUME. aaS
grâce à Turbanité de nos mœuirs ,' presque totis les maris n'étaient décidés d'avance à se consoler ou même à s^arranger des disgrâces auxquelles ils sont exposés.