Tome IX. l
374 ■ EUCÈNE
employa pour me tenir et^me serrer dans ses filets? La franchise de ses discours. Elle me laissât lire dans son ame ; elle ne déguisait aucun de ses caprices ; ellq reconnaissait ses torts ^ et elle ne cachait pas qu'elle voulait en avoir. Il y a dans nos mœurs modernes une habitude si générale de mensonge et de dissimulation, que npus ne pouvons nous empêcher d'estimer sous quelque rapport les personnes qui nous font croire à leur sincérité; et quel meilleur moyen de faire croire à sa sincérité que de s'accuser soi-même de quelques défauts?
Caroline eut-elle xéellement ppur moi un peu de la passion qu'elle me témoigna? Je ne sais^ mais à me-* sure que mon amour pour elle augmenta 9 je crus voir le sien s'augitienter. Quand elle fiit bien convaincue que je m'étais habitué à la croire , elle ^'étonna d'éprouver pour moi un sentiment qu'elle n'avait «pas enqqpe connu. Elle avait des moment^ de raison et de sensibilités Dans les premiers jours de notre arrange-^ ment j'avais vu, sans la plus légère inquiétude ^ le petit Florimon voltiger perpétuellement autour d'elle ; je m'avisai d'en devenir jaloux, ,et la porte fîit fermée au jeune acteur ; au moins je ne le revis plus. Quelquefois elle s'alarmait de mes dépenses et de ines prodigalités ; elle écoutait avec intérêt toutes nies confidence^ sur ma famille, elle se sentait pénétrée d'un tendre respect pour ma mère; elle regrettait de n'être pas di- ,gne d'un cœur comme le mien, et me protestait qu'il ne tenait qu'à moi de la rendre constante et fidèle. Elle eqt la fantaisie de lire des romans, et c'était moi qui étais son lecteur. La mère trouvait que je lisais avec un
accent, une onction^qui prouvait Uen ^oute la beauté de mon ame : *Car(^lme sanglotait au récit des malheurs imaginait*e3 de tous ces héros d'aiiiour et de galanterie. tia traduction- de Paméla par Fabbé Prévôt venait de paraître; je me souviens que Caroline accusait Pàméla àe n'avoir pas encore assez de vertu.
La sehsibilité est contagieuse. J'étais sincère en lui répondant par' des serments de l'aimer aussi long-temps qu'elle m'aimerait. Il est vrai que je n'étais pas encore assez subjugué pour ne pas me promettre j l'instant d'après , de violer mon serment à la première occasion. A ces épanchements. d'une bonne et sincère amitié st|ccédait tout-à-coup le caprice le plus fantasque. ÎSi j'hésitais à le satisfaire , c'étaient des querelles , des emportements; elle me boudait, je revenais; je n'étais pas heinreux avec Caréline , mais j'avais pour elle un a^nour forcené. ♦ .
Je crois que* les conseils de sa mère influèrent beaucoup sur la conduite qu'elle tint avec nloi. Je crois que sa mère , me voyant disposé à aller très-loin , conçut bien vite le projet de me fairC' aller encore plus loin' eue je ne voulais. Cette mère était une exteWente femme , pleine de tendresse pour sa fille , pleine d'ad* miration pour ses talents , veillant à ses suècès , à sa fortune, Iqi préchant ^s cesse l'ordre et les bor^s procédés. Tous les âoirs eUe allait cabalér dans une loge , et chercher querelle à ceux^qui ne disaient pas assez de bien.de sa Caroline, ou qui se permettaient de critiq^r y ses mœurs. Dès que sa fille avait fini son rôle , él]e. , s'empressait d'aller nu théâtre, elle l'envdoppait dans sa pelisse ou dans son mântelet ; . elle tremblait qu'elfe
ne gagnât du froid, et elle faisait la révérence aux
amateurs qui lui adressaient des coonplîments pour sa
fille.
Un matin j'arrive che^ Caroline , et je la trouve tout en larmes. « Eh mon Dieu ! nn'éciâai-je , pourquoi .ces a pleurs ?» — « Vous me le • denuindes , me dit^^llé, a c'est après-demain la clôture de U.foii^a, et mon di- « recteur vient de me signî6er qu'il faillit le tuivre à ce Lyon, où il va. donner quelques représentations. ' « Hélas ! jusqu'au mioment où j'À eu le malbeur de vous a connaître, mon éut avait mille cbimaes pour moi; je , (c ne voyais rien au-dessus d'une actrice applaudie ; mais ff qu'il m'est odièmc atyourd'hui , puisqu'il va nous sép «parer] »-— « Vous partir! lui dis-je avec vivaeké, « vous me quitter ! Jfamais. ^
Je cours chç^ l^ directeur ; je ne m^cbasde pasav^c lui; je paie tout ce qu'il me demande, pour le déololii-)» magm* de la p<;rte dp Caroline , e4 jcT reviens triomphant lui rapporter son eogagemmt. Combien aile fiit sen*» sible à ce noble procédé ! £lle me renouvela^ ses se»» mentS; de m'^ûmer toujours. « M. jk baron , me diitia « mère, vous voye:; quel sacrifice vom fait ma fiHe 1 <c elfe perd ion état; de ^raoey qu'elle nfait pas à s'e^ « repentir, i^ le sentis toi^te l'étendue des obligations qu'dki voulait m'imposer ; n^ emporté par ma pa»* sion , j/e jurai sur l'hpnneur oe-ne jamais abandonner \, Caroline. ' \ -
Comment X^avobne »e m'aurahrelfe pas uo peu anné ! ^aY^s dép^isé pomr eUe tous les fonds» que m'avait
rendis M? MaUuriùi ; j'avais épuisé tout mon crédit cnex les iiiarchaii4»,ct le» ouviiers. Elb'en paraissait recon-
naissantes ; mais je (commençais à me trouver fort embarrasse. M. Gaspard venait de m'ccrire que mes fermiers ne voulaient plus me faire d'avances , et mon ami Mathelin n'avait j^us que des conseils à me donner. Cet homme, si prodigue pour*ses maîtresses^ étaitd'un ordre s^dmirahb avec ses. a^is ; ij ne leur prêtait rien sans hypothèque; et j'étais encore mineur , et, malgré toute la bonne volonté que' j'eïi avais , je n'osais proposer à ma>i^re de vendre bu ^d'engager une de mes terres. Heureusement ma majorité approbhe ; mais en attendant que ferai-je? Caroline vient de me faire- en« lendre qu'elle meurt d'envie de porter des boucles dtorei^es d'un «goût tout nouveau, nHiis fort chères. Je cherche des ^Lcu^es ; je ne coRçoîs pas comment elle peut y attacher autant d'importance* Cette nouvelle mode me paraît bizarre et ridicule. C'est précisément pour cela qu'elle en. rc^Eblie; elle n'a encore vu ces boudes d'oreilles qu*à deux ou trois femmes ; c'^st le moment d'en avoir; plus ^ tard ^ tout le monde ign portera. La VeîUe elle avait paru èonfuse de ma libétâlifé; aujourd'hui, mysoA c^e j'hésite , elle se plaint de ma parcimonie ^«lle doute de faon amour. Jamais pourtôtit je ne l'ai tant aimée qu'à ce moment où je ne pms là sa* tisfaire« Il semble que {Jus elle me coôfe; pltis>je m*y attache. A quelque prix oue ce soit , jte v^âx avoiMôes maudites boucles d'oreilles. i , . Il y avait deux mois cpie Beauclair était 'a:bsent. ^t& bénéfices qu'il avait faits aux eau& avaient été.prdinptè^ ment dissipés; mais toutp'^oupvikltti était sur Véïiu quelque espoir de recueUlir bientôt istik û& cet» héri«'. tages <|ui ne pouvà^wt lui mdkt&fÊét , comice H rfyi^
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l'avait .dit lors de soh voyage chez mon père, et il était parti pour la Bretagne. Il fallait que ses affaires l'eussent fort occupé j car il ne m'avait pas donné de ses nouvelles* Je ne savais où donner de la tête. A tout, hasard' je retournais chez mon ami Mathelin pour tâcher de l'attendrir , Jorsqu'en passant devant la porte de Beauclair^ je le vis sortir de chez lui. il ii^y avait pas une demi-'heyre qu'il était de retour. Il n'avait pris que le temps de quitter son habit de voyage, et il altàit chez moi. a Parbleu ! lui dis-je , tu ne pouvais arriver «c plus à, propos. Tu viens de recueillif: un gros héritage; «"jamais je n'eus tant besoin d'argent, et tu vas me « rendre une partie de celui que je t'ai prêté. » — « Par- . a bku ! me dit-il , tu ne pouvais plus mal t'adre^^ôr. « Tous mes héritages sont au» diable. J'allais chez toi ce pour te faire un nouvel emprunt. Demain, en déjeu-» ff liant , je te raconterai toutes les aventures de mon ce voyage \ aujourd'hui «je* né dois songer qu*à te tirer €c d'em^^arras. Viens ; si certam petit vieillard n'est pas a mort pendant mèn absence, il fera .ton affisiire. »
Beauclair me conduisit dans la rue Brise-Miche* du
quartier Saint-Médériç. Il me fit monter au quatrième étage d'une vieille et sàle maison, par un escalier obscur et tortueux. Là , noûà nous trouvons en face d'im petit homme sec, blême et ridé, dont le menton est orné d'un petit bouquet de barbe , qui^ parle un mauvais jargon mêlé d'allemand et de feançms , et qui sent le juif une lieue à la ronde. C'était en effet un de ces bons Israélites qui se coûdamnent à toutes l^s privations, hors à celle' de manier de l'or, qui font métier de secourir les enfants de famille , prêtent sur gages et
se hasardent à recevoir dps billets de mineurs , tant ils scmt alléchés par les. gros intérêts qu'on leur accorde. Beauclair nous présente l'un à Fatitre , en nous assurant que tous deux nous n'aurons qu'à nous féliciter de Ta connaissance. Il expose ati juif ma fortune, mes besoins ; il fait lui-même les arrangements , fet deux heures après , le ipetit juif, qui avait pris soigneusement tous les renseignements que nous lui avions indiqués , m'apporte les fonds- dont j'avais' besoin , me fait signer uil billet que je ne me donne pas la peine de lire , et me proteste qu'il est à mes ordres toutes les fois que. je lui ferai l'honneur de m^adresser à lui. Je l'embrasse , je le re- • mercie , et je vole ^chez Caroline muni des riches boucles d'oreilles. Quelle fut sa joie ! «Ah ! baron, ^ne dit-eile, <c tomment serait-il possible dé ne pas voua adorer? « vous êtes le plus aimable des hommesl rr
Carolinefut tbute la soii^ée d'une gaîté enchanteresse. Oh parlait beaucoup . alors .du trait d'Adrienne Le Couvreur, céli^rei actrice ^e- la comédie française , qui avait vendu sa vaisselle et ses diamants pour le maréchal de Saxe. Caroline - était étonnée qu^on admirât une pareille action. Suivant elle , mademoiselle Le Couvreur n'avait fait qi^e son devoir. CaroUîie aurait été bien fâchée de ne pas se, sentir cs^able d'im wssi faible sacrificek fe sortis de chez elle plus amoureux que ^ jam^s.
Le lendemain Beauclair ^int déjeuner chez moi , et me raconta les malheureuses aventures de son voyage , ainsi qu'on pei|t' le voii^ dans le chapitre suivant.
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