‹ Œuvres de L.B. PicardChapitre 8 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la naissance de Laure.

J'avais six ans passés lorsque ma' tante Emilie Louville, qui jusque-là n'avait pas eu d'enfants, eut le bonheur de devenir gros^. Dès les premiers jours , M. Louville , qui s'était mis à la tête de la fabrique de son père , et qui , grâce à la dot de ma tante , en avait fait un magnifique établissement, vint en cérémonie prier mon père de vouloir bien être le parrain de son enfant. Mon cousin le bossu , qui était présent , appuya la demande de M* Louville, et remarqua ei| souriant que le choix des parrains «t des marraines avait toujours été considéré comme une grande affaire dans notre fanylle. -" .

Mon père avait fort bien accueilli son beau-frère ; il avait accepté; mais il se trouva qu'au moment des couches de ma tante , mon père était absent. Cette succession de mon grand-oncle ne nous' était pas ar» rivée sans quelques petits procès. Des procès à soutenir sont ordinairement les 'premiers bénéfices des gros héritages. Mon père , bien muni d'argent et de bourriches, était donc allé à Paris pour recommander a l'intégrité des juges, à la loyauté des procureurs et à

l'ëloquence des avocats , les intérêts de sa sœur et les siens. Le voyage avait été [Nrévu ; donc il avait fallu changer les premiers at'rangements et chercher un autre parrain pour l'enfant de madame Louville. Ma tante, qui avait beaucoup d'amitié pour moi, imagina de prier ma mère de faire suppléer son mari far son fils. Madame de Sehneville^ qui ne vit là qu'un ^oyen de me plaire ^ adopta bien vite cette singulière proposition.^Les personnes graves des deux familles firent quelques objections ; mais comme ma mère et ma tante tenaient fortement à leurs idées , par galanterie et pour avoir la paix,. on céda, et il fut décidé que je serais le parrain fiu cousin qnis ma tante allait me donner , car on ne doutait pas que madame Louville n'accouchât d'un garçon. Quelques jours après qu'on eut pris cette belle résolution , un exprès accourjùt en hâte avertit* madame de Sennevîlle que sa belle - sœur venait d'accoucher d'une fille. Suivant Tusage , le baptême devait avoir lieu ie lenden^in matin.

Ma mère , comme elle me Ta dit bien souvent , ne s'endormait jamais qu'en pensant à moi : c'était une habitude qu'elle avait pri^ pour se procurer des rêves agréables. Ce jour -là, après s'être félicitée d'avoir un fils, tandis que sa belle rsouir ifayait qu'une fille (on sait que dans les familles royales , nobles et roturières on est content et glorieux d'avoir un garçcm pour aîné), tout-à-coup elle pensa que la naissance de sa nièce était peut-être un événement heureux. Ma mère avait une iinaginatiojfi vive et rapide quand elle s'ocoupait de inoi : eUe s'était déjà plus d'une fois in-

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quiétée de la femme que j'épouseraîs: La petite fille qui venait de naître hii parut* le choix. le plus convenable qu'elle pût faire. « Madame Louville est fort <c jolie ; d<Hic sa ^le sera jolie. Les léi'tim^ sont ce égales. Que dis-je?^il n'y a qu'une seule et même « fbrtiiâe 9 qu'il esl très^rudent de eonfohdre et de^ a réunir par le mariage die nos enfants. Mon fils /avec « son mérite , pourrait* t|*ouver de bien meilleurs par* <K tis ; nais , quoi qu'en puisse dire le cousjja César , il (X saura ëe borner dans ses désirs et se contenter de « cent mille livres de rente. La différence des âges est « précisétnent celle qui convient; Louville est roturier, «c mais sa femme est noble , mais S(^ père vient d'ache- « ter une charge qui f^noblit ; donc voilà la petite-fille « noble au troisième degré. M. de Senneville , qui <€ chérit tant sa sœur, ne peut manquer d'approuver « ce mariage. y> Telleé étaient les douces^ idées* dont ma mère se berçait. « Mais Eugène est cousin germain « de la fille de madame LouviUe. — £h bien! on ob* (c tient des dispehses. — Mais demain il doit être le <x parrain de sa cousine ; cela deviaiit plus embarras* d sant : c'est; un nouvel obstacle , (f autres dispenses à « solliciter, — » Eh bien ! il en est encore temps ^ il ne « faut pas qu'Eugène soit parrain^ de sa cousine. Au « fait, n'est -il pas ridicule qu'un enfant qui nV pas i( sept ans soit |>arrain d'un autre enfant ? d'autant plus «ridicule que la tnèreide M. Louville, qui est la marff raine, est tout -à «l'heure dans sa soixante'^ dixième (C année. La jolie commère que je donnerais là à mon a: ^\ À quoi pensait' donc ma beDe^soeur en voulant

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a que mon fils tînt son enfant? Je rends justice à ses <i intentions; mais elle n'a pas^ assez réfléehi aux con- ^séquences. »

Lé lendemain ma mère se rendit de bonne Jieure à la ville. Chemin faisant , elle pensa qu'il fallait trouver un prétexte j une excuse j tt ne pas dire le véritable motif de*, de son changement de résolution. MiHe obstacles à son projet de mariage pouvaient survenir." It ne fallait pas trop flatter les Lnurille. £He av«it pris la précaution de me laisser, au château : ma «lire était une femme fort prudente. * ^

En traversant la ville , ellç prit -dans sa voiture no^e cousin le bossu, pimr le maner ches l'accouchée. Il fut surpi^is de ne pas^ me voir» Malgré leurs fréquentes disputes, ma mère avait beaucoup de confiance en César. Elle crut pouvoir lui dim ses grands desseins, SQUS le sceau du plus inviolable sécrété E|le le- pria de l'aider à ùii^ entendre raiscm A M. Louville et à sa

fi^nine. sans ieur révéler simi vrai motif. ^ ia tonne. heure , dit le bossu en souriant ; :car il avait aussi l'ha* bitude desoiiriro:quand il ne' voubit pas diiHB toute sa pensée f ed: les . pensâmes qui s'adressaient à lui ne manquaient pas de vdir* dans ee spurire une approba* tion 4e ce qu'ailes disaient*. Maïs M« Louville ne fut {MIS tenté, de prendre la chpse gaiement^ Ma mère «t iticm .cousin Césai^ avaient beau :épuiser toutes lés re$^ sources de leur esprit, lui dire que j'étais malade^ 'que j'étais trop jeune, qu'on n'avait jamais pu parvepiir à me faire apprendre ks réponses qu'il &llait faire au prêtre : il croyait voir, dans le refiis subit d'un ari«^> gement concbi quelques jo^rs auparavant , une arrière-

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pensée q[iii tenait du mépris. Il s'ex{rfiquait très -vivement et très -haut avec ma mère dans une chambre voisine de celle de l'accouchée. La garde- malade et la sage-femme , qui avaient plusieurs fois essayé tfimposer silence à mon oncle ^ n'avaient pas eu de peine à déviai ce dont il était question ,- et toutes les deux l'avaient dit tout bas à madame Louville ^ après lui avoir recommandé de se calmer et de prendre courage. Ma tante se ciatma si peu , que ma mère ^ lors-» ^'elle eatra dans sa chambre , la trouva tout en lar-» mes» Ma mère en fut attendrie, et elle eut une telle crainte de cau^r à sa belle - sœur une révolution fâcheuse dans son état ^qu'elle; ne put s'empêcher de lui glisser tout' bas* quelques mots de son projet de mariage , en la priant sur toutéis choses de n'en pas parler à son mari» Madame Louville , pleine de recon^ naissance polir cette bonne idée de ma mère , et voyant déjà sa fille très«-bien mariée, ne put s'empêcher à son tour d'en dire un mot à son mari, qui n'était plus en colère , mais qui avait beaucoup d'humeur , en le suppliant sur-tout de ne pas paraître instruit. A l'instaiit même , la joie et la bonne intelligence reparurent dans la maison. On proposa au bossu d'être le parrain de la petite Laiire (c'était le nom qu'on destinait à ma cousine. ) Il * accepta ; il fit un compliment trèsgalant à la vieille madame Louville , qui se consola oe ne pas avoir un marmot de six ans et demi pour compère.

Quinze jours auparavant, la mère de GAillaume étlût accQudiéç d'tiàe fille» On avait été si content des ^ns qu^elle m'avait prodigués , qu^èn n'hési^ta pas à

lui donner,: Laur« à nourrir. «Ainsi ma cousine Laure eut le même parrain et la même nourrice -que moû

. Quant à moi, qui m'étais fait une fête d'être parrain, et quijj malgré tout ce que ma mère en avait pudire, savais fort bien la leçon que je devais réciter au prêtre^ -je jetai les hauts cris quand j'apjpris que ma mère était partie sans moi pour le baj)tême; mais mon cousin le bossu tnè fit oublier bientôt^ mes chagrins avec deux belles boites de dragées. J'en donnai généreusement une à Guillaume. Il y avait alors à CouUnceis un excellent confiseur* -

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