‹ Œuvres de La Bruyère (volume 3)Chapitre 107 sur 373 · Var. (édit. 1-4^ : de même ville que lui · texte numérisé non relu

Var. (édit. 1-4^ : de même ville que lui

5. Diogène Laërce dit simplement qu'Aristote changea le nom de Tyrtame en celui de Théophraste. C'est Suidas, cité par Ménage, qui nous apprend qu'il avait commencé par donner à son éloquent disciple le nom moins hyperbolique d'Euphraste.

i6 DISCOURS SUR THEOPHRASTE.

Platon? plus solide et plus ferme qu'Aristote? plus agréable et plus doux que Théophraste * ? » Et dans quelquesunes de ses épîtres à Atticus", on voit que parlant du même Théopbraste, il Tappelle son ami, que la lecture de ses livres lui étoit familière, et qu'il en faisoit ses délices.

Aristote disoit de lui et de Callisthène% un autre de ses disciples, ce que Platon avoit dit la première fois d' Aristote même et de Xénocrate : que Gailisthène étoit lent à concevoir et avoit l'esprit tardif, et que Théopbraste au contraire l'avoit si vif, si perçant, si pénétrant, qu'il comprenoit d'abord d'une cbose tout ce qui en pouvoit être connu ; que l'un avoit besoin d'éperon pour être excité, et qu'il falloit à l'autre un frein pour le retenir.

Il estimoit en celui-ci sur toutes cboses un caractère de douceur qui régnoit également dans ses mœurs et dans son style. L'on raconte que les disciples d' Aristote, voyant leur maître avancé en âge et d'une santé fort afFoiblie, le prièrent de leur nommer son successeur; que comme il avoit deux bommes dans son école sur qui seuls ce cboix pouvoit tomber, Ménédème* le Rbodien,

1. « Quis uberlor in dicendo Platone? Quis Aristoîele nervosior? « Theophrasto dulcior? » (^Brutus seu de Claris oratoribus , cap. xxxi.)

2. Le nom de Théopliraste revient assez souvent dans les divers ouvrages de Cicéron. C'est dans la lettre xvi du livre II des Lettres à Atticus qu'il l'appelle son ami ; « Cum Theophrasto, amico meo. » Il le mentionne encore dans la m® lettre du même livre, et dans la ix^ il parle de lui comme d'un auteur chez qui il trouve d'utiles enseignements. — Ce que la Bruyère dit à la fin de l'alinéa, il l'a tiré de Plutarque, et l'a pu voii^ dans les Prolégomènes de Casaubon sur les CaractèreSy où nous lisons ce qui suit : « Videtur M. Tullius Theo- « phrasti scriptis luiice capi delectarique solitus, et, ut auctor est Plu- « tarchus in Cicérone, cap. xxxii [xxiv], delicias suas eum appelli- « tare. » (Casaubon , Prolegomena ad Theophrasti Ciiaracteres. )

3. Calistcne, dans toutes les éditions du dix-septième siècle.

4. Il y en a eu deux autres du même nom (9^ édition : de même nom)f l'un philosophe cynique, l'autre disciple de Platon. {Note de lu

DISCOURS SUR ÏHKOPHRASTE.

et Thcophraste d'Érèse, par un esprit de ménageincrit pour celui qu'il vouloit exclure, il se déclara de cette manière : il feignit, peu de temps après que ses disciples lui eurent fait cette prière et en leur présence, que le vin dont il faisoit un usage ordinaire lui étoit nuisible; il se fit apporter des vins de Rhodes et de Lesbos; il goûta de tous les deux, dit qu'ils ne démentoient point leur terroir, et que chacun dans son genre étoit excellent \ que le premier avoit de la force, mais que celui de Lesbos avoit plus de douceur et qu'il lui donnoit la préférence. Quoi qu'il en soit de ce fait, qu'on lit dans Aulu-Gelle, il est certain que lorsqu' Aristote , accusé par Eurymédon * , prêtre de Gérés, d'avoir mal parlé des Dieux, craignant le destin de Socrate, voulut sortir d'Athènes et se retirer à Chalcis, ville d'Eubée, il abandonna son école au Lesbien, lui confia ses écrits à condition de les tenir secrets; et c'est par Théophraste que sont venus jusques à nous les ouvrages de ce grand homme.

Son nom devint si célèbre par toute la Grèce que successeur d' Aristote, il put compter bientôt dans l'école qu'il lui avoit laissée jusques à deux mille disciples. Il excita l'envie de Sophocle^, fils d'Amphiclide , et qui

Bruyère.) — Les Vies des philosophes de Diogène Laerce contiennent la biographie du Ménédème qui fut disciple de Platon et fonda recelé d'Érétrie (livre II, chapitre xvii) , et c'est dans le même ouvrage (hvreVI, chapitre ix) que la Bruyère a pu trouver la mention d'un autre Ménédème, nommé parmi les cyniques. Mais, dans l'anecdote que la Bruyère a empruntée à Aulu-Gelle [Noctes atticae, livre XIII, chapitre v), il faut effacer le nom de Ménédème et le remplacer par celui d'Eudème. Cette rectification était déjà proposée depuis longtemps, lorsque la Bruyère écrivait la vie de Théophraste; elle est admise aujourd'hui par tous les critiques. Eudème le Rhodien a commenté plusieurs ouvrages d' Aristote,

1. Eurimcdon, et trois lignes plus loin Calcisy dans les éditions du dix-septième siècle.

2. Un autre que le poëte tragique. {Note de la Bruyère.) — Athé-

La Bruyère, i ^

i8 DISCOURS SUR THEOPHRASTE.

pour lors étoit préteur : celui-ci , en effet son ennemi , mais sous prétexte d'une exacte police et d'empêcher les assemblées, fit une loi qui défendoit, sur peine de la vie, à aucun philosophe d'enseigner dans les écoles. Ils obéirent; mais l'année suivante, Philon ayant succédé à Sophocle, qui étoit sorti de charge, le peuple d'Athènes abrogea cette loi odieuse que ce dernier avoit faite, le condamna à une amende de cinq talents, rétablit Théophraste et le reste des philosophes.

Plus heureux qu'Aristote, qui avoit été contraint de céder à Eurymédon , il fut sur le point de voir un certain Agnonide puni comme impie par les Athéniens, seulement à cause qu'il avoit osé l'accuser d'impiété : tant étoit grande l'affection que ce peuple avoit pour lui, et qu'il méritoit par sa vertu.

En effet on lui rend ce témoignage qu'il avoit une singulière prudence, qu'il étoit zélé pour le bien public, laborieux, officieux, affable, bienfaisant. Ainsi, au rapport de Plutarque% lorsqu'Erèse fut accablée de tyrans qui avoient usurpé la domination de leur pays , il se joignit à Phidias^, son compatriote, contribua avec lui de ses biens pour armer les bannis, qui rentrèrent dans leur ville, en chassèrent les traîtres, et rendirent à toute l'île de Lesbos sa liberté.

Tant de rares Qualités ne lui acquirent pas seulement la bienveillance du peuple, mais encore l'estime et la

née (livre XIII, chapitre ix), cité par Ménage dans son commentaire sur Diogène Laërce, dit que ce Sophocle chassa de l'Attique tous les philosophes.

1. Voyez le traité de Plutarque qui a pour titre : « Qu'on ne peut vivre agréablement en suivant la doctrine d'Epicure, » chapitre xv; et celui qui est dirigé « Contre l'épicurien Colotès, » chapitre xxxiri.

2. Un autre que le fameux sculpteur. [Note de la Bruyère.) — Dans les édifions du dix-septième siècle: Phydias. Le nom grec est tl>eiô{aç.

DISCOUhS SUR THÉOPHRASTE. 19

familiarilc des rois. Il fut ami de Cassandre, qui avolt succédé à Aridée, frère d'Alexandre le Grand, au royaume de Macédoine; et Ptolomée, fds de Lagus et premier roi d'Egypte, entretint toujours un commerce étroit avec ce philosophe. Il mourut enfin accablé d'années et de fatigues, et il cessa tout à la fois de travailler et de vivre. Toute la Grèce le pleura, et tout le peuple athénien assista à ses funérailles.

L'on raconte de lui que dans son extrême vieillesse, ne pouvant plus marcher à pied, il se faisoit porter en litière par la ville, où il éloit vu du peuple, à qui il étoit si cher. L'on dit aussi que ses disciples, qui entouroient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé s'il n'avoit rien à leur recommander, il leur tint ce discours* : « La vie nous séduit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de la gloire; mais à peine commence-t-on à vivre qu'il faut mourir. Il n'y a souvent rien de plus stérile que l'amour de la réputation. Cependant, mes disciples, contentez-vous : si vous négligez l'estime des hommes, vous vous épargnez à vous-mêmes de grands travaux; s'ils ne rebutent point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre récompense. Souvenezvous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de choses inutiles, et qu'il y en a peu qui mènent à une fin solide. Ce n'est point à moi à délibérer sur le parti que je dois prendre, il n'est plus temps : pour vous, qui avez à me survivre, vous ne sauriez peser trop mûrement ce que vous devez faire. >» Et ce furent là ses dernières paroles.

Cicéron, dans le troisième livre des Tuscalanes"^ ^ dit

I. Ce discours est rapporté par Diogène Laërce (livre V, chapitre II). La Bruvère, sans s'attacher au mot à mot, eu a rendu le sens avec une élégante fidélité.

1. Au chapitre xxviii. -^ « Theophrastus.... moriens accusasse « nuturam dicitur quod cervis et cornicibus vitam diuturnain, quorum

20 DISCOURS SUR THEOPHKASTE.

que Thëophraste mourant se plaignit de la nature, de ce qu'elle avoit accordé aux cerfs et aux corneilles une vie si longue et qui leur est si inutile , lorsqu'elle n'avoit donné aux hommes qu'une vie très-courte, bien qu'il leur importe si fort de vivre longtemps; que si Tâge des hommes eut pu s'étendre à un plus grand nombre d'années, il seroit arrivé que leur vie auroit été cultivée par une doctrine universelle, et qu'il n'y auroit eu dans le monde ni art ni science qui n'eût atteint sa perfection. Et saint Jérôme, dans l'endroit déjà cité*, assure que Théophraste, à l'âge de cent sept ans, frappé de la maladie dont il mourut, regretta de sortir de la vie dans un temps où il ne faisoit que commencer à être sage.

Il avoit coutume de dire qu'il ne faut pas aimer ses amis pour les éprouver, mais les éprouver pour les aimer; que les amis doivent être communs entre les frères, comme tout est commun entre les amis; que l'on devoit plutôt se fier à un cheval sans frein qu'à celui qui parle sans jugement ; que la plus forte dépense que l'on puisse faire est celle du temps. Il dit un jour à un homme qui se taisoit à table dans un festin : « Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler; mais s'il n'est pas ainsi, tu en sais beaucoup. » Voilà quelques-unes de ses maximes^.

« idnihil interesset; hominibus, quorum maxime interfuisset , tam « exiguam vitam dedisset, quorum si aetas potuisset esse longinquior , « futurum fuisse ut, omnibus perfectis artibus, omni doctrina homi- « num vita erudiretur. » Sénèque, au commencement de son traité de la Brièveté de la vie, attribue ces paroles, ou du moins une plainte semblable, à Aristote.

1. Voyez ci-dessus, p. i3, note i. — « Dixisse fertur se dolere ff quod tum egrederetur e vita, quando sapere cœpisset. » — Ce passage, ainsi que le précédent tiré de Cicéron, est cité dans le commentaire de Ménage.

2. On lit dans Stobée un bien plus grand nombre de mots et de maximes de Théophraste. Ceux que rapporte ici la Bruyère sont tirés de Diogène Laerce (livre V, chapitre ii) , à l'exception des deux

DISCOURS SUR THI^OPHRASTE.

Mais si nous parlons de ses ouvrages, ils sont infinis, et nous n'apprenons pas que nul ancien ait plus écrit que Théophraste. Diogène Laërce fait Ténumération de plus (le deux cents traités différents, et sur toutes sortes de sujets, qu'il a composés. La plus grande partie s'est perdue par le malheur des temps, et l'autre se réduit à vingt traités, qui sont recueillis dans le volume de ses œuvres*. L'on y voit neuf livres de l'histoire des plantes, six livres de leurs causes. Il a écrit des vents, du feu, des pierres, du miel, des signes du beau temps, des signes de la pluie, des signes de la tempête^, des odeurs, de la sueur, du vertige, de la lassitude, du relâchement des nerfs, de la défaillance, des poissons qui vivent hors de l'eau, des animaux qui changent de couleur, des animaux qui naissent subitement, des animaux sujets à l'envie, des caractères des mœurs. Yoilà ce qui nous reste de ses écrits, entre lesquels ce dernier seul, dont on donne la traduction, peut répondre non-seulement de la beauté de ceux que l'on vient de déduire, mais encore du mérite d'un nombre infini d'autres qui ne sont point venus jusques à nous.

premiers, sur les amis, et sur les frères, qui sont rapportés par Plutarque dans le traité de V Amour fraternel (chapitres viii et xx).

1 . Les vingt traités que la Bruyère mentionne ici comme parvenus jusqu'à nous ne sont, à l'exception des deux premiers, sur les plantes, et peut-être du troisième, sur les vents, que des extraits et des fragments. Voyez les tomes I et IV de l'édition complète de Théopliraste publiée par Schneider en 1818, où se trouvent deux opuscules et deux fragments de plus que dans l'énumération de la Bruyère. Il faut, au reste, remarquer qu'après avoir parlé des deux ouvrages sur les plantes, il se sert d'une expression qui peut aussi bien convenir à des fragments et extraits qu'à des traités entiers : a II a écrit des vents, etc. »

2. Le traité des signes du temps, qui paraît ici se diviser en trois opuscules, n'en forme qu'un, ou plutôt ne forme qu'un seul extrait, partagé en quatre chapitr^^s, dans l'édition de Schneider.

Page 1