Sans dire Monsieur. (Note de la Bruyère
Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage, Et le nom de Monsieur est chez lui hors d'usage.
(Molière, le Misanthrope^ acte II, scène rv.)
— Les noms que cite la Brujère sont ceux de trois favoris de
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point, à qui ils n'ont jamais parlé, et qu'ils traiteroient de Monseigneur s'ils leur parloient; ils s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée, pour le gratifier d'une circonstance que personne ne sait, et dont ils ne veulent pas que les autres soient instruits ; ils suppriment quelques noms pour déguiser l'histoire qu'ils racontent , et pour détourner les applications ; vous les priez, vous les pressez inutilement: il y a des choses qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauroient nommer, leur parole y est engagée , c'est le dernier secret, c'est un mystère, outre que vous leur demandez l'impossible, car sur ce que vous voulez apprendre d'eux, ils ignorent le fait et les personnes, (éd. 4«)
Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c'est un homme universel, et il se donne pour tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de paroître ignorer quelque chose. On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord : il prend la parole, et Fôte à ceux qui alloient dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en étoit originaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes •, il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur : « Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien
Marie de Médicis. Zamet, financier italien, joua un rôle fort peu honorable à la cour de France, où il était venu à la suite de Catherine de Médicis; il mourut en 1614. L'abbé Ruccellaï, gentilhomme florentin, introduit à la cour par Concini, prit part à toutes les intrigues de la régence de Marie de Médicis ; exilé de la cour, il mourut en 1627. Quant à Concini, maréchal d'Ancre, chacun sait sa fortune j il fut tué dans la cour du Louvre le 24 a\Til 16 17.
que je ne sache d'original : je l'ai appris de Setkon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connois familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenoit le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avoit commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui vous parlez, luimême, et qui arrive de son ambassade*, (éd. 8.)
Il y a un parti à prendre dans les entretiens entre 10. une certaine paresse qu'on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait, qui nous jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises demandes ou de sottes réponses, et une attention importune qu'on a au moindre mot qui échappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un mystère que les autres n'y voient pas, y chercher de la finesse et de la subtilité, seulement pour avoir occasion d'y placer la sienne, (éd. 4-)
Etre infatué de soi, et s'être fortement persuadé 11. qu'on a beaucoup d'esprit, est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a point, ou qui en a peu. Malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien d'un tel personnage ! combien de jolies phrases lui faudra -t-il essuyer ! combien de ces mots aventuriers qui paroissent subitement, durent un temps, et que bientôt on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoutent, que pour avoir le mérite de la dire, et de la dire bien : elle devient un roman entre ses mains; il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites façons de parler, et les fait toujours parler longtemps ; il tombe ensuite en des paren-
I. Var. (édit. 8) : et qui arrive fraîchement de son ambassade.
thèses, qui peuvent passer pour épisodes, mais qui foDt oublier le gros de Thistoire, et à lui qui vous parle, et à vous qui le supportez. Que seroit-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne survenoit heureusement pour déranger le cercle, et faire oublier la narration ? (éd. 4-)
12. J'entends Théodecte de l'antichambre; il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche; le voilà entré : il rit, il crie, il éclate; on bouche ses oreilles, c'est un tonnerre. n n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit que par le ton dont il parle. 11 ne s'apaise, et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner; il n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place; les femmes sont à sa droite et à sa gauche. Il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des personnes, ni du maître , ni des conviés ; il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthjdème^ qui donne le repas? Il rappelle à soi toute l'autorité de la table ; et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer ^. Le vin et les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue, il gagne au jeu ; il veut railler celui qui perd, et il l'offense ; les rieurs sont pour lui : il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin et je disparois, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte, et ceux qui le souffrent, (éd. 5.)
i3. Troïle est utile à ceux qui ont trop de bien : il leur
I La Bruyère écrit: £M?i</eme,