Var. (édit. 4-7) : pourvu qu'après ce qu'a dit un prince
3. La 5^ édition ponctue d'une manière différente : « Qui sait parler aux rois? c'est peut-être, etc. » Nous suivons la ponctuation des éditions 6-9.
33o DE LA COUR.
toute la prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole échappe , et elle tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa mémoire, et quelquefois jusque dans son cœur : il est impossible de la ravoir; tous les soins que Ton prend et toute Fadresse dont on use pour l'expliquer ou pour raffoiblir, servent à la graver plus profondément et à l'enfoncer davantage. Si ce n'est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé , outre que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt remède, qui est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre légèreté; mais si c'est contre quelque autre, quel abattement! quel repentir! Y a-t-il une règle plus utile contre un si dangereux inconvénient, que de parler des autres au souverain, de leurs personnes , de leurs ouvrages , de leurs actions , de leurs mœurs ou de leur conduite , du moins avec l'attention, les précautions et les mesures dont on parle de soi? (ÉD. 5.)
80. « Diseurs de bons mots, mauvais caractère : » je le dirois, s'il n'avoit été dit*. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres , plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine infamante : cela n'a pas été dit, et je l'ose dire. (éd. 40
81, Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que
I. Voyez les Pensées de Pascal (p. 80, édition Havel) : « Diseur de bons mots*, mauvais caractère.» Cette pensée, au surplus, est l'une des sentences que nous a léguées l'antiquité. Publius Syrus a dit :
Lingua est maliloquax indicium malse mentis :
c Une langue médisante est l'indice d'im mauvais esprit. »
* Diseur est au singulier dans les Pensées de Pascal, et au pluriel dans les Caractères de la Bruyère.
DE LA COUR. 33i
l'on prend comme dans un magasin et dont Ton se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événements. Bien qu'elles se disent souvent sans alTection, et qu'elles soient reçues sans reconnoissance, il n'est pas permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur, qui est Tamitié, et que les hommes, ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences.
Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, Ton 82. se donne pour conuoisseur en musique , en tableaux, en bâtiments, et en bonne chère : Ton croit avoir plus de plaisir qu'un autre à entendre, à voir et à manger; Ton impose à ses semblables, et l'on se trompe soimême.
La cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de 83, gens en qui l'usage du monde , la politesse ou la fortune tiennent lieu d'esprit, et suppléent au mérite. Ils savent entrer et sortir; ils se tirent de la conversation en ne s'y mêlant point ; ils plaisent à force de se taire , et se rendent importants par un silence longtemps soutenu , ou tout au plus par quelques monosyllabes ; ils payent de mines, d'une inflexion de voix, d'un geste et d'un sourire : ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf*. (ÉD. 6.)
I. Tuff esx l'orthographe de toutes les éditions du dix-septième siècle. — « Et pourtant leur est le silence (à ceulx qui nous régissent et commandent ) non-seulement contenance de respect et gravité, mais encores souvent deproufît et de mesnage. .. A combien de sottes âmes, en mon temps, a servy une mine froide et taciturne
84. Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident : ils en sont* les premiers surpris et consternés. Ils se reconnoissent enfin , et se trouvent dignes de leur étoile; et comme si la stupidité et la fortune étoient deux choses incompatibles, ou qu'il fût impossible d'être heureux et sot tout à la fois, ils se croient de l'esprit: ils hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute rencontre , et sur quelque matière qui puisse s'offrir, et sans nul discernement des personnes qui les écoutent. Ajouterai -je qu'ils épouvantent ou qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et par leurs fadaises? Il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressource ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation, (éd. 6.)
8f). Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour les sots? Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux qu'ils savent tromper.
C'est avoir fait un grand pas dans la finesse , que de faire penser de soi que l'on n'est que médiocrement fin 2.
La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mau-
de tiltre de prudence et de capacité!» (Montaigne, livre III, chapitre VIII.)
Tacîturnitas stulto komini pro sapientia esty
a dit Publius Syrus : « La taciturnité tient lieu d'esprit à un sot. » Et encore :
Stultus taccbit , pro sapiente habebitur :
a Qu'un sot se taise, il passera pour un homme d'esprit. »
1. Var. (édit. 6 et 7) : Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident : ils ne l'espéroient point , ils en sont, etc.
2. « C'est une grande habileté que de savoir cacher son habileté. » (La Rochefoucauld f n* ccxlv.)
vaise qualité : elle flotte entre le vice et la vertu. Il n'y a point de rencontre où elle ne puisse , et peut-être où elle ne doive être suppléée par la prudence, (éd. 4-)
La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie; de l'un à l'autre le pas est glissant; le mensonge seul en fait la différence : si on l'ajoute à la finesse, c'est fourberie, (éd. 4-)
Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu, parlez encore moins; ou si vous parlez beaucoup , dites peu de chose, (éd. 40
Vous dépendez, dans une affaire qui est juste et im- 86. portante, du consentement de deux personnes. L'un vous dit : « J'y donne les mains* pourvu qu'un tel y condescende; » et ce tel y condescend, et ne désire plus que d'être assuré des intentions de l'autre. Cependant rien n'avance ; les mois , les années s'écoulent inutilement : « Je m'v perds, dites-vous, et je n'y comprends rien; il ne s'agit que de faire qu'ils s'abouchent, et qu'ils se parlent. » Je vous dis, moi, que j'y vois clair, et que j'y comprends tout : ils se sont parlé ^ . (éd. 5.)
Il me semble que qui sollicite pour les autres a la 87. confiance d'un homme qui demande justice ; et qu'en parlant ou en agissant pour soi-même, on a l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce, (éd. 7.)
Si l'on ne se précautionne à la cour conti'e les pièges 88, que l'on y tend sans cesse pour faire tomber dans le ridi-
1. Les mots : ce J'y donne les mains » sont en italique dans les éditions 5 -7.
2 . « Ils se sont parlés , ^ avec le participe au pluriel , dans toutes les éditions du dix-septième siècle.
cule, l'on est étonné, avec tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.
89. Il y ^ quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde *.
90. Êtes-vous en faveur, tout manège est bon, vous ne faites point de fautes, tous les chemins vous mènent au terme ^ : autrement , tout est faute , rien n'est utile , il n'y a point de sentier qui ne vous égare, (éd. 6.)
91 . Un homme qui a vécu dans F intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer : toute autre vie pour lui est languissante.
92. Il faut avoir de l'esprit pour être homme de cabale : l'on peut cependant en avoir à un certain point, que l'on est au-dessus de Tintrigue et de la cabale, et que Ton ne sauroit s'y assujettir; l'on va alors à une grande fortune ou à une haute réputation par d'autres chemins ^.
1. « Il est difficile de juger si un procédé net, sincère et honnête est un effet de probité ou d'habileté, v [La Rochefoucauld, no ci.xx.)
2. « La fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle favorise. » {La Rochefoucauld , n" lx.) — « Tout est bon à ceux qui sont heureux, » écrit Mme de Sévigné (lettre du 6 décembre 1679, tome VI, p. 119), et après avoir raconté à la suite de cette réflexion le mariage de Mlle de Vauvineux avec le prince de Guémené, el!e termine ainsi son récit : « N'est-il pas vrai, ma fille, que tout tourne à bien pour ceux qui sont heureux ? V Évangile le dit, il le faut croire. » {^Ibidem, p. 121.) Ce n'est point précisément là ce que dit l'Evangile (voyez la note i3 de la lettre dans le Séi>igné de la collection); mais cette pensée se retrouve dans les sentences de Publius Syrus :
Fortuna quo se, eodem et inclinât favor :
« Où penche la fortune, là penche aussi la faveur. »
3. A la suite de celte réflexion vient celle-ci dans les éditions i-3 : « Toutes les vues, toutes les maximes et tous les raffinements de la
Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une 9^. probité à toutes épreuves , et un mérite très-accompli , n'apprébendez pas, ô Aristide^ de tomber à la cour ou de perdre la faveur des grands, pendant tout le temps qu'ils auront besoin de vous. (éd. 40
Qu'un favori s'observe de fort près; car s'il me fait 94. moins attendre dans son antichambre qu'à l'ordinaire , s'il a le visage plus ouvert, s'il fronce moins le sourcil, s'il m'écoute plus volontiers, et s'il me reconduit un peu plus loin, je penserai qu'il commence à tomber, et je penserai vrai.
L'homme a bien peu de ressources dans soi-même, puisqu'il lui faut une disgrâce ou une mortification pour le rendre plus humain , plus traitable , moins féroce , plus honnête homme.
L'on contemple dans les cours de certaines gens, et 96 . l'on voit bien à leurs discours et à toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leurs grands-pères ni à leurs petits-fils : le présent est pour eux; ils n'en jouissent pas, ils en abusent, (éd. 5.)
Straton est né sous deux étoiles : malheureux , heu- 96. reux dans le même degré. Sa vie est un roman : non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a point eu d'aventures; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais : que dis-je? on ne rêve point comme il a vécu. Personne n'a tiré d'une destinée plus qu'il a fait ; l'extrême et le mé-
politique tendent à une seule fin, qui est de n'être point trompé, et de tromper les autres. » A la 4^ édition la Bruyère a transporté cette phrase dans le chapitre du Souverain et de la République (tel était dans cette édition le titre du chapitre), et Ta placé à la fin du caractère, jusqne-\k inédit, d.u Ple'nipoteutiaire (voyez ci-après^ p, 877, no 12).
diocre lui sont connus ; il a brillé , il a souffert , il a mené une vie commune : rien ne lui est échappé. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assuroit fort sérieusement qui étoient en lui; il a dit de soi : J'ai de V esprit ^ f ai du courage ; et tous ont dit après lui : // a de V esprit ^ il a du courage. Il a exercé dans l'une et l'autre fortune le génie du courtisan , qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal qu'il n'y en avoit. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'héroïque* ont été employés à son éloge*, et tout le contraire a servi depuis pour le ravaler : caractère équivoque, mêlé, enveloppé; une énigme, une question presque indécise, (éd. 6.)
97 . La faveur met l'homme au-dessus de ses égaux ; et sa chute ^, au-dessous, (éd. 5.)
98. Celui qui un beau jour' sait renoncer fermement ou à un grand nom, ou à une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en un moment de bien des peines, de bien des veilles, et quelquefois de bien des crimes.
99. Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre* et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue , ou ce qui s'attriste et se désespère sur un refus, tous auront disparu de dessus la scène. Il s'avance déjà sur le théâtre d'autres
1 . Les mots yo/i, aimable , rarcj merveilleux , héroïque sont en italique dans la 6^ édition.