SUITE
La Bruyère, ii
Ne nous emportons point contre les hommes en voyant i . leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour d'eux-mêmes, et l'oubli des autres^ : ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'élève^.
Les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne i, le sont que dans les petites choses. Ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les bienséances; ils changent de goût quelquefois : ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans l'indifférence pour la vertu.
Le stoïcisme est un jeu d'esprit et une idée semblable .^. à la République de Platon. Les stoïques ont feint qu'on pouvoit rire dans la pauvreté; être insensible aux injures, à l'ingratitude, aux pertes de biens, comme à celles des parents et des amis; regarder froidement la mort, et comme une chose indifférente qui ne devoit ni réjouir ni rendre triste; n'être vaincu^ ni par le plaisir ni par îa
1. Var. (édit. I et certains exemplaires de 2) : l'amour qu'ils ont pour eux-mêmes, et l'oubli où ils sont des autres.
2. Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature ;
Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
(Molière, le Misanthrope^ acte I, scène i, vers 173-178.)