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Var. (édit. 8) : les ouvrages de mœurs

entendent ni la poésie ni la figure ; ainsi ils les condamnent; ils y trouvent des endroits foibles ; il y en a dans Homère, dans Pindare, dans Virgile et dans Horace; où n'y en a-t-il point? si ce n'est peut-être dans leurs écrits. Bernin n'a pas manié le marbre ni traité toutes ses figures d'une égale force ; mais on ne laisse pas de voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontré, de certains traits si achevés , tout proche de quelques autres qui le sont moins, qu'ils découvrent aisément l'excellence de l'ouvrier : si c'est un cheval \ les crins sont tournés d une main hardie, ils voltigent et semblent être le jouet du vent; l'œil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie ; un ciseau de maître s'y retrouve en mille endroits ; il n'est pas donné à ses copistes ni à ses envieux d'arriver à de telles fautes par leurs chefs-d'œuvre : l'on voit bien que c'est quelque chose de manqué par un habile homme, et une faute de Praxitèle.

Mais qui sont ceux qui si tendres et si scrupuleux, ne peuvent même supporter que sans blesser et sans nommer les vicieux, on se déclare contre le vice ? sont-ce des chartreux et des solitaires? sont-ce les jésuites, hommes pieux et éclairés? sont-ce ces hommes religieux qui habitent en France les cloîtres et les abbayes? Tous au contraire lisent ces sortes d'ouvrages, et en particulier, et en public , à leurs récréations ; ils en inspirent la lecture à leurs pensionnaires, à leurs élèves; ils en dépeuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs bibliothèques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et l'économie

I . Il était arrivé, ea 1668, à Versailles, une statue équestre du Bernin, qui avait été l'objet des plus vives critiques. Louis XIV, qu'elle représentait, avait failli la faire briser. C'est du cheval de cette statue que parle la Bruyère. Le Roi ayant chargé Girardon de la modifier, elle devint une statue de Marcus Curtius , et fut placée à l'extrémité de la pièce d'eau des Suisses à Versailles.

du livre des Caractères? N'ont-ils pas observé que de seize chapitres qui le composent, il y en a quinze qui s'attacliant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains , ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui afFoiblissent d'abord, et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la connoissance de Dieu ; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué, et peut-être confondu; où les preuves de Dieu , une partie du moins de celles que les foibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit , sont apportées ; où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent répéter contre un ouvrage si sérieux et si utile ce continuel refrain : C'est médisance^ c est calomnie? Il faut les nommer : ce sont des poètes; mais quels poètes ? Des auteurs d'hymnes sacrés ou des traducteurs de psaumes, desGodeauxou des Corneilles ^^* Non, mais des faiseurs de stances et d'élégies amoureuses, de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour, qui font une épigramme sur une belle gorge, et un madrigal sur une jouissance^.

1. Antoine Godeau (1605-1672), évêque de Grasse et de Vence, a traduit les Psaumes en vers français ; Corneille, V Imitation de Jésus' Christ.

2. Voyez les Précieuses ridicules de Molière, scène ix. — - Il y a plusieurs pièces de Fontenelle « sur un retour ou sur une absence*; » quelques-unes, sinon toutes, étaient sans doute composées à cette époque. — Pavillon, que l'Académie avait préféré à la Bruyère en 1691, a fait, non pas des sonnets, mais pour le moins un madrigal sur une absence, une pièce de vers sur un retour, une autre sur le raoX. jouissez** \ il est probablement aussi

* Voyez ses OEuvrcs ^ tome IV, p. 364, 397-399, et tome X, p. 462 et 463, édition de 1766.

Voyez ses OEuvres, édition de 1720, p. 53, 55 et i63.

Voilà ceux qui par délicatesse de conscience, ne souffrent qu'impatiemment qu'en ménageant les particuliers avec toutes les précautions que la prudence peut suggérer, j'essaye, dans mon livre des Mœurs, de décrier, s'il est possible, tous les vices du cœur et de l'esprit, de rendre l'homme raisonnable et plus proche de devenir

l'un des beaux esprits que raille la Bruyère. — Cliaulieu pourrait être encore l'un d'eux , puisqu'il a fait des stances et des élégies amoureuses , des madrigaux sur des absences , et une pièce qu'il a intitulée : Jouissance ; cette dernière pièce, il est vrai, doit être postérieure à la Préface ; car, bien que publiée une seconde fois à part et sans date dans plusieurs éditions des OEuvres de Chaulieu , elle fait partie d'une fable écrite en 1702'*^. Cette fable même nous donne le nom du poète qui semble avoir fait le plus souvent des vers sous le titre de Jouissance: « .... Au lieu qu'avant eux, dit Chaulieu en parlant de certains habitants de Vile des Bergers ^ on ne faisoit que des Madrigaux et des Elégies dans l'Ile fortunée, un d'eux commença à y faire la première Jouissance ^ que voici. Sur quoi Catulle, Pétrone, Martial, et Vabhé Testu en ont fait depuis. » Il y avait deux abbés Testu à l'Académie : il s'agit de Testu de Mauroy, qui, sur la recommandation pressante du duc d'Orléans, avait été reçu en 1688 par acclamation et sans scrutin; il avait été aumônier de la duchesse d'Orléans, et le duc d'Orléans l'avait donné pour précepteur à sa fîUe. Nous ne connaissons point de poésies galantes de lui. Pavillon avait été Iç rival, dans une élection académique , et le rival heureux de la Bruyère ; déjà peut-être Chaulieu était-il, à son gré, trop lié avec Mme de Boislandry ; pour l'abbé Teslu,nous ne savons rien qui ait pu susciter une inimitié personnelle entre lui et l'auteur des Caractères ; mais il était vraisemblablement allié à ses adversaires ; ce n'est sans doute point sans malice que la Bruyère a fait plus haut une allusion qu'il put prendre pour lui : voyez p.- 438, note 4» Mme Deshoulières, elle aussi, avait composé en i688 une épître sur une absence, celle de Benserade**; elle ne devait pas être l'amie de la Bruyère, n'étant point l'amie de Racine : avait-elle sa part dans la phrase que nous commentons ?

* La Perfection d'amour^ fable, à S. A. R. Mgr le Duc, servant de réponse à sa lettre, au nom de Mme de Lassay, dans les OEuvres de Chaulieu, tome I, p. 284-3oi, et tome II, p. 77, édition de 1774*

** OEuvres de Mme Deshoulières, tome II, p. 23o, édition de 1747*

chrétien. Tels ont été les Tliéobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur atelier.

Us sont encore allés plus loin ; car palliant d'une politique zélée le chagrin de ne se sentir pas à leur gré si bien loués et si longtemps que chacun des autres académiciens , ils ont osé faire des applications délicates e dangereuses de Fendroitde ma harangue* oùm'exposant seul à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus irréconciliables ennemis, gens pécunieux, que l'excès d'argent ou qu'une fortune faite par de certaines voies, jointe à la faveur des grands, qu'elle leur attire nécessairement, mène jusqu'à une froide insolence, je leur fais à la vérité à tous une vive apostrophe, mais qu'il n'est pas permis de détourner de dessus eux pour la rejeter sur un seul, et sur tout autre.

Ainsi en usent à mon égard , excités peut-être par les Théobaldes, ceux qui se persuadant qu'un auteur écrit seulement pour les amuser par la satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale , au lieu de prendre pour eux et de faire servir à la correction de leurs mœurs les divers traits qui sont semés dans un ouvrage, s'appliquent à découvrir, s'ils le peuvent, quels de leurs amis ou de leurs ennemis ces traits peuvent regarder, négligent dans un livre tout ce qui n'est que remarques solides ou sérieuses réflexions, quoique en si grand nombre qu'elles le composent presque tout entier, pour ne s'arrêter qu'aux peintures ou aux caractères \ et après les avoir exphqués à leur manière et en avoir cru trouver les originaux, donnent au public de longues listes, ou, comme ils les appellent, des clefs: fausses clefs, et qui leur sont aussi inutiles qu'elles sont injurieuses aux personnes dont les noms s'y voient déchif-

I. Voyez ci-après, p. 458 et 4^9? 1^ quatrième alinéa du Discours.

frés , et à Técrivain qui en est la cause , quoique innocente.

J'avois pris la précaution de protester dans une préface^ contre toutes ces interprétations, que quelque connoissance que j'ai des hommes m'avoit fait prévoir, jusqu'à hésiter quelque temps si je devois rendre mon livre public, et à balancer entre le désir d'être utile à ma patrie par mes écrits, et la crainte de fournir à quelquesuns de quoi exercer leur malignité. Mais puisque j'ai eu la foiblesse de publier ces Caractères^ quelle digue élèverai-je contre ce déluge d'explications qui inonde la ville, et qui bientôt va gagner la cour? Dirai-je sérieusement, et protesterai-je avec d'horribles serments, que je ne suis ni auteur ni complice de ces clefs qui courent; que je n'en ai donné aucune; que mes plus familiers amis savent que je les leur ai toutes refusées; que les personnes les plus accréditées de la cour ont désespéré d'avoir mon secret? N'est-ce pas la même chose que si je me tourmentois beaucoup à soutenir que je ne suis pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, sans mœurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont je viens de parler ont voulu me représenter dans leur libelle diffamatoire ?

Mais d'ailleurs comment aurois-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? Etant presque toutes différentes entre elles, quel moyen de les faire servir à une même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes Remarques ? Nommant des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai jamais parlé, que je ne connois point, peuvent-elles partir de moi et être distribuées de ma main? Aurois-je donné celles qui se fabriquent à Romo-

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