‹ Œuvres de La Bruyère (volume 4)Chapitre 61 sur 257 · Var. (édit. 1-4) : n'aient pas plus tôt · texte numérisé non relu

Var. (édit. 1-4) : n'aient pas plus tôt

3. Eloge, en style d'inscription, du grand Dauphin. En i688, il avait commandé l'armée sur les bords du Rhin et s'était distingué au siège de Philisbourg. — Dès la l'e édition, cet alinéa reçut la ponctuation que nous avons reproduite ; mais il n'a été imprimé en lettres capitales qu'à la 4e édition.

ET l'espérance DES PEUPLES. DoNNE DU CIEL POUR PRO- LONGER LA FÉLICITÉ DE LA TERRE. PlUS GRAND QUE SES

Aïeux. Fils d'un Héros qui est son modèle, a déjà MONTRÉ À l'Univers par ses divines qualités, et par

UNE vertu anticipée, QUE LES ENFANTS DES HÉROS SONT PLUS PROCHES DE l'ÊTRE QUE LES AUTRES HOMMES*.

ion. Si le monde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans toute sa fraîcheur, et ne fait presque que commencer ; nous-mêmes nous touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne nous pas confondre avec eux dans des siècles si reculés? Mais si l'on juge par le passé de Favenir, quelles choses nouvelles nous sont inconnues dans les arts, dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans l'histoire ! quelles découvertes ne fera-t-on point î quelles différentes révolutions ne doivent pas arriver sur toute la face de la terre, dans les Etats et dans les empires î quelle ignorance est la nôtre ! et quelle légère expérience que celle de six ou sept mille ans ! (éd. 4-)

108. Il n'y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se presser : il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par la patience, (éd. 4-)

109, Ne faire sa cour à personne, ni attendre de quelqu'un

I . Contre la maxime latine et triviale. [Note de la Bruyère.) — Il fait allusion à cet adage, traduit du grec : Fllii lieroum noxse, fjpt&ojv TcaîBsç 7:r]jj.aTa ou Xw6at, « les fils des héros sont des dommages ou des outrages, » c'est-à-dire, les fils dégénèrent, les pères illustres ont d'indignes fils. L'idée est développée par Valère Maxime, livre III, chapitre v, et par Spartien, dans l'histoire de Sévère, § 20 et 21. Voyez aussi Erasme {Jda^ionim chiliades , co\. 411 et 412, édition de Genève, 1606, in-foL).

DES JUGEMENTS. i23

qu'il vous fasse la sienne, douce situation, âge d'or, état de Thomme le plus naturel ! (éd. 4-)

Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui iio. peuplent les villes ; la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne : eux seuls vivent, eux seuls du moins connoissent qu'ils vivent, (éd. y.)

Pourquoi me faire froid, et vous plaindre de ce qui m m'est échappé sur quelques jeunes gens qui peuplent les cours? Etes-vous vicieux, ô Thrasylle? Je ne le sa vois pas, et vous me l'apprenez : ce que je sais est que vous n'êtes plus jeune, (éd. 4-)

Et vous qui voulez être offensé personnellement de ce que j'ai dit de quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre .^ Etes-vous dédaigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite? Je Tignorois, et ne pensois pas à vous : j'ai parlé des grands, (éd. 4»)

L'esprit de modération et une certaine sagesse dans 112, la conduite laissent les hommes dans l'obscurité : il leur faut de grandes vertus pour être connus et admirés, ou peut-être de grands vices, (éd. 4-)

Les hommes, sur la conduite des grands et des petits ii3. indifféremment, sont prévenus, charmés, enlevés par la réussite : il s'en faut peu que le crime heureux ne soit loué comme la vertu même, et que le bonheur^ ne tienne lieu de toutes les vertus. C'est un noir attentat, c'est une sale et odieuse entreprise, que celle que le succès ne sauroit justifiera (éd. 4-)

1. Var. (édit. 4-f>) . loué comme la vertu, et même que le bonheur....

2. Toute la fin du chapitre, à partir de ce paragraphe, est con-

114. Les hommes, séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes, goûtent aisément un projet d'ambition que quelques grands ont médité ; ils en parlent avec intérêt; il leur plaît même par la hardiesse ou par la nouveauté que Ton lui impute ; ils y sont déjà accoutumés, et n'en attendent que le succès, lorsque venant au contraire à avorter, ils décident avec confiance, et sans nulle crainte de se tromper, qu'il étoit téméraire et ne pouvoit réussir*, (éd. 4-)

1 15. Il y a de tels projets, d'un si grand éclat et d'une conséquence si vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui lont tant espérer ou tant craindre, selon les divers intérêts des peuples, que toute la gloire et toute la fortune d'un homme y sont commises. Il ne peut pas avoir paru sur la scène avec un si bel appareil pour se retirer sans rien dire ; quelques affreux périls qu'il commence à prévoir dans la suite de son entreprise , il faut

sacrée à Guillaume de Nassau , prince d'Orange , stathouder de Hollande, et à la révolution qui le plaça sur le trône d'Angleterre en 1688.

I. Peu de temps avant que parût cette réflexion, Bussy écrivait de son côté sur le même sujet : oc L'Angleterre nous va donner une grande scène, Monsieur. Quand les têtes couronnées en sont les acteurs, les spectateurs en sont plus attentifs. Si le roi d'Angleterre réussit, ce sera un héros pour le monde et pour le ciel. Si le prince d'Orange demeure le maître, il n'en sera pas de même. Les hommes ne jugent aujourd'hui des grands desseins que par le succès. Nous ne sommes plus dans le temps qu'on pensoit :

Et si clesint vires, aadacla certe erit* .

{Correspondance de Bussj Rabutin, lettre au marquis de Termes, du 29 octobre 1688, tome VI, p. 172.)

Vers altérés de Properce, livre II, elJgie x, vers 5 et 6; il faul lire :

Qitod si deficiant vires ^ audacia certe La us erit ....

DES JUGEMENTS. i^S

qu'il l'entame : le moindre mal pom^ lui est de la manquer, (éd. 4-)

Dans un méchant homme il n'y a pas de quoi faire un 1 16. grand homme. Louez ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagérez son habileté à se servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à ses fins : si ses fins sont mauvaises, la prudence n'y a aucune part; et où manque la prudence^ trouvez la grandeur, si vous le pouvez, (éd. 8.)

Un ennemi est mort* qui étoit à la tête d'une armée 117. formidable, destinée à passer le Rhin; il savoit la guerre, et son expérience pouvoit être secondée de la fortune : quels feux de joie a-t-on vus ? quelle fête publique ? Il y a des hommes au contrane naturellement odieux, et dont l'aversion devient populaire : ce n'est point précisément par les progrès qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix du peuple éclate à leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants, dès que l'on murmure dans les places que la terre enfin en est délivrée ^. (ÉD. 6.)

1. Il s'agit de Charles V, duc de Lorraine, mort le 18 avril 1690, à Welz, près de Lintz , alors qu'il commandait les armées de l'Empereur, et qu'allait s'ouvrir la campagne de 1690. Bien que cette mort fût considérée comme un bonheur pour Louis XIV, « à qui la Providence » ôtait 0 à point nommé, suivant l'expression de Mme de Sévigné (tome IX, p. 5i3), un ennemi de dessus les bras, » elle avait excité des regrets en France, et Ton citait, à Téloge du duc de Lorraine, ces paroles de Louis XIV : « J'ai perdu le plus grand, le plus sage et le plus généreux de mes ennemis. » Voyez la Gazette du i3 mai, p. 218; V Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par M. le comte d'Haussonville, tome III, p. 386 et 387; et les Lettres de Mme de Sévigné àe mal 1690, tome IX, p. 5o5 et 5i3. La réflexion de la Bruyère est de 1691.

2. A l'impression qu'avait produite en France la nouvelle de la

1 18. « O temps ! ô mœurs* î s'écrie Heraclite^ à malheureux siècle! siècle rempli de mauvais exemples, où la vertu souffre, où le crime domine, où il triomphe ! Je veux être un Lycao7i, un Mgiste ^ ; l'occasion ne peut être meilleure, ni les conjonctures plus favorables, si je désire du moins de fleurir et de prospérer. Un homme ^ dit : « Je passerai la mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, son héritier, de ses terres et de ses Etats *, » et comme il Ta dit il l'a fait. Ce qu'il devoit appréhender, c'étoit le ressentiment de plusieurs rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi ; mais ils tiennent pour lui; ils lui ont presque dit : « Passez la mer, dépouillez votre père , montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi qu'un petit seigneur de son château, ou un fermier de sa métairie ', qu'il n'y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous; nous sommes las de ces distinctions : apprenez au monde que ces peuples que Dieu a mis sous nos pieds peuvent

mort de Charles de Lorraine, la Bruyère oppose les démonstrations populaires qui avaient accueilli, dans les derniers jours de juillet 1690, la fausse nouvelle de la mort de Guillaume d'Orange ; voyez le tome I, p. 87 1, note 4- « Je demande en grâce à l'étoile du Roi, écrivait Mme de Sévigné en parlant de la mort du duc de Lorraine (tome IX, p. 5o5), de nous ôter encore le prince d'Orange, et puis nous la laisserons en paix; mais celle-là est nécessaire. » Un mois plus tard, dans sa lettre du t3 aont(ibic/em, p. 56i), elle exprimait le regret que la nouvelle de la mort de Guillaume fût démentie.

1. C'est l'énergique exclamation de Cicéron dans la i""* Cat'dïnaire (chapitre i) : O tempora ! o mores !

2. Lycaon, roi d'Arcadie, que Jupiter changea en loup pour le punir de ses meurtres. Voyez les Métamorphoses d'Ovide, livre I, vers i63 et suivants. — Eglsthe, fils de Thyeste, et meurtrier d'Agamemnon.

3. Toujours le prince d'Orange, gendre de Jacques II, roi d'Angleterre, qu'il avait détrôné.

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