‹ Œuvres de La BruyèreChapitre 3 sur 797 · PRÉFACE. III · texte numérisé non relu

PRÉFACE. III

mie (1835) ni M. Littré ne marquent le mot de l’épithète de vieilli ou d’inusité. Plus d’un lecteur aussi ne connaît guère l’onomatopée, claire comme telle, flaquer (IL, 12), jeter avec force un liquide, que l’Académie dit peu usitée. Mais, dans l'expression : « hauteur immensurable d’une étoile » (If, 262 et 263), aucun, je pense, n’hésitera sur le sens du second mot etne voudra le condamner comme un néologisme d'autrefois, devenu archaïsme, bien que l’Académie, à tort, je crois, l'ait toujours omis, et qu’elle ne donne, comme terme technique de géométrie, qu'incommensurable.

Sont encore devenus plus ou moins rares, mais restent faciles à comprendre les mots : désoccupé (LI, 57, note A; I, 289); décréditement (IT, 112) ; indévot (II, 173). Y joindrai-je promenoir, pour lieu de promenade (1, 22), que je retrouvais, il y a peu de jours, au bas d’un journal, dans un feuilleton ; pécunieux, ayant beaucoup d'argent comptant (I, 291 ; Il, 448), crierie, « crieries des avocats » (I, 85), deux mots que l’Académie, depuis sa quatrième édition (1762), range, non dans les inusités, mais dans les familiers; quelques substantifs en eur : escrimeur (1, 45), épouseur (1, 290), énumérateur (IT, 222), tous admis encore par l’Académie : elle dit le dernier seul peu usité; hypocondre, «un goût hypocondre » (I, 178) : l'Académie ne reconnait le mot que comme terme anatomique, puis comme adjectif pris substantivement, au sens d’(homme) hypocondriaque. Elle continued’admettre(1835),etsansrestriction,bien qu'onnes’enserve plus guère, l’expression de delà, pour « de l’autre côté de » : « Les gens de delà l’eau », les Anglais (11, 132); « de delà les monts » (II, 87); et les deux verbes, de sens très-différent, meugler (LI, 66), improuver (IL, 38 et 197), qui pourtant, si je ne me trompe, ont à peu près cédé la place, dans le langage ordinaire, à beugler et désapprouver : de meugler, M. Littré ne donne qu'un exemple, de Mathurin Regnier ; d’improuver, il n’en a pas de postérieur au dix-septième-siècle : les trois qu’il cite sont de Pascal, de Mme de Sévigné, de Bossuet.

Quant aux mots dont la vétusté ne consiste que dans une différence d'orthographe modifiant la prononciation, la liste n’en est pas longue. De ce genre sont : naviger, pour naviguer (I, 81, et 82, note 1); succer, pour sucer (1, 117); bienfacteur (1, 256); bienfactrice (T, 180; Il, 181); apprentif (I, 221) : l'Académie, dans sa première édition, donne les deux formes, apprenlif, ive, et apprenti, isse ; capriole, pour cabriole (1, 179; voyez Molière, Dépit amoureux, vers 1109); échet, échet.…. mat, pour échec (T, 325); pratie, pour pralique(l,\1 14, éd. 1-8); luileur, pour lutleur (1, 86, éd. 1-3); feloux (11, 137), pour flou, terme de numismatique ; querelleux,revenant jusqu’à cinq fois (voyez au Lexique), pour querelleur ; « Sa Majesté Maroquine », pour Marocaine ! ; les formes verbales : assi, employé par notre auteur

1. Dans la Lettre à Ponchartrain : voyez tome IT, p. 522-526.

concurremment avec assied, mais plus fréquemment; vale, pour vaille ; aie, pour ail : ces deux derniers, une seule fois; le dernier, dans une seule édition (voyez ces trois verbes au Lexique).

Aux mots et formes simples qui ont vieilli nous pouvons joindre, comme tombés aussi en désuétude, quelques composés, quelques locu= tions et périphrases : prié-Dieu (IT, 9), pour «prie-Dieu »; à droit (1, 85, 1,258 ; I, 356), d’un si commun emploi au dix-septième siècle pour notre féminin « à droite »; voie de lait (II, 264), pour « vote lactée » ; plancher de rapport (IX, 140), pour « plancher de marqueterie »; Jeu grégeois (1, 125), pour « feu d’artifice »; feindre de, employé trois fois au sens d’ « hésiter à, craindre de » ; se passer à moins (II, 270), « se contenter de moins » ; penser à (Il, 173), où nous disons plutôt penser sans à devant l’infinitif; mettre en partie (1,255), « mettre une taxe sur » ; souf]ler ou jeler en sable un verre d’eau-de-vie (I, 144), c’est-à-dire l’avaler, l’absorber d’un trait, aussi vite que le sable absorbe l’eau, ou, comme l'explique l’Académie, aussi vite qu'opère le fondeur lorsqu'il jette en sable : elle n’admet pas encore en 1694, mais seulement en 1718, sabler, qui résume la figure en un mot; du premier verbe, souffler, on peut rapprocher l'expression populaire de sens identique : siffler : voyez le Dictionnaire de M. Littré.

Notons, en outre, ici quelques termes qui s’'emploient absolument dans des significations où nous y joignons un déterminatif : l’œuvre (IL, 174), pour « le banc de l’œuvre» ; l’enfilade (II, 140), pour «l'enfilade des salles, la longue suite de chambres sur une même ligne »; la malle, pour la « malle de mercier, le panier de marchand ambulant »; ainsi : « Son père a pu déroger..…. par la malle » (II, 164); l'appartement, dans les deux sens que nous indiquons un peu plus bas.

Une autre classe est celle des mots qui s'appliquent à des choses aujourd’hui passées d'usage, des mots qui, par suite, ont un pelit air d’archaïsme, parce que l’occasion de les employer ne se présente plus guère, mais qui demeurent historiquement français. La plupart ne reviennent pas souvent dans notre auteur ni chez aucun de ceux qui ont traité des sujets marqués sans doute de l'empreinte de leur temps, mais se rapportant surtout, comme, par exemple, les traités et observations de morale, à l'humanité de tous les temps ou au moins de toutes les époques civilisées. De ces mots devenus rares soit absolument, soit dans leur acception d’autrefois, nous en pouvons citer qui rappellent ou des coutumes de l’ancienne monarchie, ou des lieux propres aux châteaux de nos rois : l'appartement, dans ses deux sens, soit les salles où la cour s’assemblait le soir (1, 310), soit le cercle qui s’y tenait (If, 3); le balustre, désignant les petits piliers qui formaient la clôture du lit du Roi, et, par extension, signifiant son cabinet de travail (IL, 471); le flanc, en parlant de la chapelle de Versailles, de la partie que flanque et voit, comme on dit en terme

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d’architecture militaire, la tribune royale (II, 151). Je ne parle pas du courtisan qui gralle à la porte royale (1, 301), comme dans le Remerciment au Roi, de Molière (vers 4o) : l'usage a passé, mais le mot n’a rien de vieux ni dans sa forme ni dans son acception.

D’autres termes établissent, dans les rangs, les conditions, les emplois, des distinctions que nous ne connaissons plus, comme celles que nous avons dans cette phrase : « Veut-on..…. qu’il fasse de son père un Noble homme, et peut-être un Honorable homme, lui qui est Messire? » (I, 252.) Aïlleurs il est question de la grande et de la petite robe (T, 277); du simple officier, membre d’une cour inférieure, qui se fait magistrat, c’est-à-dire arrive à une haute charge de judicature (I, 265); du président de l’Élection, du prévôt de la maréchaussée (IX, 450); de chefs de fruiterie dans le service du château (I, 300) ; du laquais, du laquais de grande taille, sous le nom d’esta- Jier (HE, 348); nous trouvons appliqué à un duc et pair le titre de Votre Grandeur (IL, ro), que nous ne donnons aujourd’hui qu'aux évéques. Le masculin bail est restéhistoriquement d’un fréquent usage, mais non le féminin baillive (II, 450), désignant la femme du bailli.

Frappent aussi comme mots rares les termes de blason : pièce honorable, suppôts, cimier (IT, 165), fasce (LT, 134), métal, armes pleines, litres, porter deux el une, etc. (1, 281); les dignités des chapitres de chanoines : le cheffecier, le maître du chœur, l’écolätre (LT, 195 et 176), le prévôt de la collégiate (II, 45o); des pièces du vêtement ou de l’armure : fraise (II, 204), collet (ibidem et I, 161), petit collet (TE, 49), canon (IT, 150), genouillère (IT, 130), hoqueton des archers (II, 71), pourpoint à ailerons et chausses à aiquilletles (AT, 146); dans le nombre il en est qui sont antiques tout autant pour notre auteur que pour nous, comme le ou la saye (II, 150), le bas de saye (I, 378). Je ne relève pas « le bourgeois en baudrier » ({, 178) : là encore c’est la mode qui a passé, et non l’acception qui a vieilli. Le mot ruelle ne s'applique plus à rien d’actuel, mais il est très-familier aux lettrés par sa fréquente rencontre chez les écrivains. Celui de questionnaire (I, 180), ou bourreau donnant la question, n'a non plus d'emploi, grâce à Dieu, que pour le passé. C'est un progrès aussi, il me semble, que le maître n'ait plus à nommer mulinerie son insistance à « réduire » un élève paresseux, füt-il prince (IT, 504). Ontencore disparu, avec les périphrases qui les désignent, les faiseurs d’horoscope « qui tirent la figure » (II, 201), et les gens « qui connoissent le passé par le mouvement du sas » (tbidem). Enfin il faut une certaine érudition pour n’être pas arrêté par le vieux mot de coteaux (I, 346), employé aussi par Mme de Sévigné (tome IT, p. 519), au sens de gourmets raffinés, formant comme un ordre, une secte de gastronomes.

Les termes de droitet de procédure ne manquent pas dans les Caractères, maïs je n’en remarque guère qui ne soient toujours usités

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