AU COMTE DE GUITAUT
Paris, le 22 septembre [i66/i].
Il faut être bien effronté pour oser me demander d'écrire, après tout ce que vous avez fait pendant que j'ai été en Poitou. Néanmoins, comme je pars tout à cette heure pour aller à Chantilly, et de là, à Liancourt-, je passerai par-dessus les reproches, et vous dirai, comme si de rien n'étoit, que je vais voir ce qu'on me dira touchant l'affaire dont je veux parler comme je vous l'ai dit, et^ l'homme dont vous me demandez des nouvelles est toujours où il étoit. Il se résout à y de-
Lettre 81. — Cette lettre a été publiée dans le recueil de Lettres inédites de Mme de Sévigné (Klostermann, p. 279-281 ; Bossange, p. 298). La date n'indique pas l'année; mais la mention qui y est faite de l'expédition du duc de Beaufort à Gigeri suffit à montrer qu'elle a été écrite en i664-
1. Sur Guillaume de Peichpevrou-Comminges, dit le petit Guitaut, voyez ci-dessus, p. 120 et 121, lettre 46 et note i.
2. Sur les terres de Chantilly et de Liancourt, voyez le tome I, p. 281 et note 3; et, sur la seconde, ci-dessus, p. 64 et note 7.
3. Le premier éditeur met ici entre parenthèses: le sieur Gourville. Gounille, compromis dans l'affaire du surintendant Foucquet, était sorti de France dès i663 ; il ne revint à Paris qu'en 1670 : voyez ses Mémoires, p. 302 et suivantes, et p. 43o. Il se pourrait aussi que l'homme en question fût Pierre Lenet : voyez ce qui est dit de lui dans la lettre suivante.
i664 meurer tout l'hiver, si ce n'est qu'il aille en votre voisinage \ pour peu de temps, voir un homme avec qui il a des affaires. Il ne m'a point mandé s'il est content ou non de la condition que l'on lui veut faire. Je crois que l'affaire de M. Foucquet ira plus vite qu'on n'a cru^. On met toutes les maisons et toutes les terres des trésoriers de France à bail judiciaire ^ J'ai dit à un de vos gens, depuis huit jours, tout ce que je savois de nouvelles en ce temps-là. Il n'est rien arrivé depuis qui
4. C'est-à-dire en Bourgogne. Guitaut était alors dans cette province, au château d'Epoisse, à trois lieues d'Avallon, bailliage de Semur-en-Auxois. Ce château, ancienne baronnie érigée en marquisat (161 3), était entré dans la famille de Pcichpevrou-Comminges par le mariage (1661) de Guillaume, le correspondant de notre auteur, avec Madeleine de la Grange-d'Arquien, marquise d'Epoisse, qui mourut en 1667, léguant ses biens à son mari. Voyez le Dictionnaire d'Expilly. tome II, p. 753.
5. Nicolas Foucquet, arrêté à Nantes le 5 septembre 1661, était alors enfermé à la Bastille. Les débats de son procès s'ouvrirent le i4 novembre i664 et durèrent jusqu'au 4 décembre. Dans la lettre de Mme de Sévigné citée plus bas (p. 175, note 7) il est parlé à la fois de la seconde audience du procès et de l'échec de Gigeri. On sait que l'arrêt de bannissement prononcé le ao décembre, par treize voix contre neuf, fut aggravé par Louis XIV, qui fit emprisonner l'ex-surintendant au château de Pignerol, où il mourut le 23 mars 1680. Le tome V (fol. 34o-353) de ces Portefeuilles de Vallant où se trouvent les autographes d'une grande partie de nos lettres, contient une série d'instructions données par Foucquet, en vue de sa défense.
6. Le « bail judiciaire » est défini par Furetière « celui qui se fait en justice des biens saisis ». Notre auteur touche ici, en passant, aux opérations de la fameuse chambre de justice qui avait été instituée, après l'arrestation de Foucquet, pour la recherche des abus et malversations commis dans les finances depuis i635. Dès la même année, 1661, tous les comptables, les fermiers et leurs coïntéressés avaient été sommés de présenter un état de leurs biens avec justification d'origine, sous peine de confiscation, et, pour parer à l'artifice des substitutions, toutes les transactions faites par les gens de finances, depuis i635, avaient été invalidées.
mérite d'être écrit. Le Roi est à Yillers-Gotterets et en ,064 reviendra jeudi"'. L'ami** que vous avez laissé ici dans une assez méchante affaire est toujours de même avec ceux qui se sont déclarés ses ennemis de tous sexes et de toutes professions; il a eu une longue conversation avec votre patron'', qui en paroît assez satisfait. Je pourrai peut-être vous en dire davantage à mon retour. Je m'ennuie pour le moins autant ici que vous faites à la campagne, et je voudrois de tout mon cœur être à Époisse '°. Je vis hier une dame qui vous a estimé, ce me semble, plus qu'elle ne fait. Nous dîmes pourtant du bien de vous ; mais je crois qu'elle n'y a pas trouvé tout le mérite qu'elle pensoit. Ce que vous me mandez du camarade d'un de nos amis éloigné a plus fait de bruit, il y a quelque temps, qu'il n'en fait à cette heure, et on ne croit pas que cela produise rien de considérable. On a parlé du mariage de M. de Savoie et de la cadette Mlle de Nemours, comme d'une chose faite. On
■y. « Sur la fin de septembre, écrit Mme de Motteville, à la date de 1664 (tome IV, p. 35;), Monsieur et Madame allèrent à Yillers- Cotterets. La Reine mère, par complaisance, y alla aussi et y fut
deux jours. A son retour, le Roi v fit un vovage » Il y demeura
cinq ou six jours, dit Mademoiselle, tome IV, p. 20.
8. L'éditeur de i8i4 met encore ici, entre parenthèses, Gourville ; il semble effectivement que, cette fois, c'est bien de lui qu'il s'agit. Avant de quitter la France, Gour\ille s'était retiré en Angoumois auprès de notre auteur (voyez ses Mémoires, p. 36o et 36i, et la lettre suivante, note i); pendant ce temps, sa maison de Paris était occupée par des garnisaires, et lui-même, condamné comme contumace, était pendu en effigie.
9. C'est-à-dire le prince de Condé, auquel Gourville ne rendit pas moins de services financiers qu'à la Rochefoucauld lui-même. Oii et à quel moment cette conversation a-t-elle pu avoir lieu en i664 ? Les Mémoires de Gourville ne nous parlent (p. 363) que d'une entre^■ue secrète de l'année i663, ménagée par Guitaut lui-même, à Dijon, entre Gourville et Monsieur le Prince.