LETTRE DU CHEVALIER DE MERE A MADAME LA DUCHESSE DE
Vous voulez que je vous écrive, Madame, et vous me l'avez commandé de si bonne grâce et si galamment, que je n'ai pu vous le
i. Cette pièce a été signalée à l'attention du public lettré par M. Sainte- Beuve (Derniers Portraits littéraires, Paris, Didier, i85a, in-ia, p. 116), qui l'apprécie en ces ternies, aussi justes que délicats : a Elle nous rend la conversation d'un des hommes qui causaient le mieux, avec le plus de douceur et d'insinuation, de ce la Rochefoucauld qui n'avait de chagrin que ses Maximes, mais qui, dans le commerce de la vie, savait si bien recouvrir son secret d'une enveloppe flatteuse. La lettre du chevalier nous le montre devisant et moralisant dans l'intimité; si tidèle qu'ait voulu être le secrétaire, on sent, à le lire, qu'on n'a pu tout rendre, et l'on découvre bien, par ci par-là, quelque solution de continuité dans ce qu'il rapporte. // y a, dit la Rochefoucauld (voyez la 4e des Réflexions diverses, p. ag4, note 5), des tons, des airs et des manières, qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation : mais quoique tout cela s'évanouisse dès qu'on écrit, on croit saisir dans le mouvement prolongé du discours quelque chose même de ces tons qui faisaient de ce penseur amer un si doux causeur, et qui attachaient en l'écoutant. Cette page du chevalier devrait s'ajouter, dans les éditions de la Rochefoucauld, à la suite des Réflexions diverses, dont elle semble une application vivante. » Duplessis a suivi le premier cette indication de M. Sainte- Beuve ; nous la suivons à notre tour, après avoir corrigé et complété le teste de cette pièce sur l'édition originale (Lettres de M. le chevalier de M., Paris, D. Thierry et Cl. Barbin, 1682, in-ia, tome I, p. 83-91). C'est également sur l'indication de M. Sainte-Beuve (Portraits Je femmes, M. de la Rochefoucauld, Paris, 1862, p. 271, ire note) que nous donnons, ci-après, deux fables de la Fontaine, une ode adressée à la Rochefoucauld par Mme des Houlières, Y ode de la Motte sur V Amour-propre, et la réplique en vers du marquis de Saint-Aulaire. — Georges Gombauld de Plassac, chevalier de Meré, né, selon Moréri, vers la fin du seizième siècle, ou au commencement du dix-septième, mort en i685, dans un âge fort avancé, était cadet d'une ancienne maison du Poitou. Après quelques campagnes sur mer, il s'adonna aux lettres et au monde, où il fit fort bonne figure, et tint école de bon air et de bon goût. Pascal le consultait sur des questions scientifiques ; Balzac et Ménage recherchaient son entretien ou sa correspondance, et il était en commerce assidu avec le maréchal de Clérembaut, le duc de la Rochefoucauld, Ninon de l'Enclos, Mme de Sablé, Mme de Maintenon et la duchesse de Lesdiguières. Quant à Mme de Sévigné, elle paraît l'avoir eu en assez médiocre estime, au moins comme écrivain; dans sa Lettre du a4 novembre 1679 (tome VI, p. 96 et 97), elle lui reproche son chien de style. Il est vrai qu'il s'était permis de faire une critique ridicule, en collet monté, d'un esprit libre, badin et charmant comme Voiture. Ses ouvrages ont été parfois confondus avec ceux de son frère aîné, qu'on appelait plus particulièrement M. de Plassac de Meré, écrivain lui-même, et plus précieux encore que le chevalier. Les principaux écrits de ce dernier sont ses Maximes, Sentences et Réflexions morales et politiques (1687), que nous avons souvent citées dans le courant de ce volume, ses Lettres (1682), et les Conversations du M. D. C. et du C. D. M. (du maréchal de Clérembaut et du chevalier de Meré, 1669). — On ne sait ni la date de la lettre que nous donnons, ni le nom de la personne à qui elle était adressée ; on peut croire que c'était à la duchesse de Lesdiguières.
refuser ; mais ce qui m'a engagé à vous le promettre me devroit empêcher de vous le tenir ; car je vois par là que vous êtes si délicate en agrément qu'il faut qu'une chose, pour être à votre goût, soit excellente et d'un prix bien rare. Aussi, Madame, je ne vous écris pas tant par l'espérance de vous plaire que par la crainte de vous désobéir1, et peut-être qu'il seroit encore de plus mauvais air de vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en m 'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avanthier avec M. de la Rochefoucauld; car il parla presque toujours, et vous savez comme il s'en acquitte2. Nous étions dans un coin de chambre, tète à tête, à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous venoit dans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques rondeaux, où l'adresse et la délicatesse s'étoient épuisées. « Mon Dieu I me dit-il, que le monde juge mal de ces sortes de beautés ! et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps où l'on ne se doit pas trop mêler d'écrire? » Je lui répondis que j'en demeurois d'accord, et que je ne voyois point d'autre raison de celte injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni goût ni esprit. « Ce n'est pas tant cela, ce me semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on écrit de meilleur. — Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui répartis-je, et soyez assuré qu'il est impossible de connoître le prix d'une chose excellente sans l'aimer, ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans goût, que d'être insensible aux charmes de l'esprit? — J'ai remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du cœur de la plupart du monde, et ceux qui ne meconnoissentque parla pensent que j'ai tous ces défauts, comme si j'avois fait mon portrait3. C'est une chose étrange que mes actions et mon procédé ne les en désabusent pas. — Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie qui laissa tant de beaux ouvrages*,
i . Le passage qui précède, depuis : « mais ce qui m'a engagé à vous le promettre, » avait été supprimé par Duplessis; nous le rétablissons d'après l'édition originale.
2. « Je n'ai jamis vu, dit Mme de Sévigné en parlant de la Rochefoucauld
(Lettres, tome VI, p. 232), un homme plus aimable dans l'envie qu'il a de
dire des choses agréables. » — Rapprochez de la maxime ioo.
3. Voyez, ci-dessus, le Discours sur les Maximes, p. 367; la Lettre de la princesse de Guymené, p. 372; et le Projet d'article pour le Journal des Savants, par Mme de Sablé, p. 392. — Ce passage indiquerait que cette conversation est postérieure, au moins, à la ire édition des Maximes (i665).
4. Êpicure. Ce philosophe a été un des plus féconds écrivains de l'antiquité. Le nombre des volumes qu'il avait composés ne s'élevait pas à moins de trois cents, d'après le témoignage de Diogcne de Laërte, qui énumère ses principaux ouvrages. On sait qu'il n'en est à peu près rien parvenu jusqu'à nous. — Comme Saint-Évremond et tant d'autres hommes du monde d'alors, le che-
tant de chefs-d'œuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumière dont les uns furent éclairés et la plupart éblouis. Mais, parce qu'il étoit persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur, ce qui me semble, à le bien examiner, plus clair que le jour, on l'a regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus honteuse débauche, si bien que la pureté de ses mœurs no le put exempter de cette horrible calomnie. — Je serois assez de son avis, me dit-il, et je crois qu on pourroit faire une wiaxime, que la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé1. — Ha! Monsieur, m'écriai-je, il s'en faut bien garder; ces termes sont si scandaleux, qu'ils feroient condamner la chose du monde la plus honnête et la plus sainte. — Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au vice; et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme ait eu tant d'ennemis ; la véritable vertu se confie en ellemême; elle se montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle de Socrate ; mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux dévots, ne cherchent que l'apparence2, et je crois que, dans la morale, Sénèque étoit un hypocrite et qu'Épicure étoit un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du cœur et la hauteur de l'esprit : c'est de là que procède la parfaite honnêteté, que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, pour l'heur de la vie, à la possession d'un royaume. Ainsi j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice; mais, selon mon sens, pour être effectivement vertueux, au moins pour l'être de bonne grâce, il faut savoir pratiquer les bienséances, juger sainement de tout, et donner l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que médiocres. La règle, à mon gré, la plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien à toute sorte d'égards3, et rien ne me paroît de si mauvaise grâce que d'être un sot ou une sotte, et de se laisser empiéter aux préventions.
valier de Meré suivait la voie d'Épicure, rouverte au dix-septième siècle par Gassendi, Bernier, Hénault, la Mothe le Vayer, etc. — Voyez, plus loin, l'Ode de Mme des Houlières.
1. Après ménage, Duplessis ajoute à tort n'est agréable, que ne donne pas l'édition originale. — La Rochefoucauld n'a pas exprimé la première proposition de la maxime dont le chevalier lui attribue l'intention ; mais il a rendu la seconde, sous diverses formes, dans ses maximes 90, i55, a5i, 373, 354 et 468.