‹ Œuvres de La RochefoucauldChapitre 88 sur 469 · CARDINAL DE RETZ · texte numérisé non relu

CARDINAL DE RETZ

Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation1 que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire ; plus de force que de politesse dans ses paroles ; l'humeur facile2, de la docilité3 et de la foiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis ; peu de piété, quelques apparences de religion. Il paroit ambitieux sans l'être ; la vanité, et ceux qui l'ont conduit lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession ; il y a suscité les plus grands désordres de l'Etat, sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir1, et bien loin de se déclarer ennemi du car-

i. La Rochefoucauld, dans ses Mémoires, dit, en parlant du cardinal de Retz : « Il avoit de l'élévation et de l'esprit ; » et un peu plus loin : « Il avoit de l'orgueil et de la fierté. »

2. Nous lisons de même dans la partie des Mémoires que nous venons de citer : « Son humeur étoit facile. »

3. Dans l'édition des Mémoires de Ret:, de M. Ghampollion-Figeac, on a imprimé : solidité, au lieu de docilité. — Mme de Sévigné, dans une lettre à sa fille (tome V, p. 5 19), dit à peu près de même, en parlant du Cardinal : « Jamais je n'ai vu un cœur si aisé à gouverner. »

k- On peut croire que l'auteur pensait au cardinal de Retz, lorsqu'il écrivait les maximes 160 et 3^3 : « Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein. » — « Pour être un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa fortune. »

La. Rochefoucauld, i 2

dinal Mazarin pour occuper sa place, il n'a pensé qu'à lui paroître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins1 profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert sa prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse2. La paresse3 l'a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. Il a conservé l'archevêché de Paris, contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre, il s'en est démis, sans connoître ce qu'il faisoit, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation4. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre n, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités6, et ce qui a le plus

i. Néanmoins est omis dans la petite édition de Perrin.

2. On sait avec quelle hardiesse le Cardinal s'échappa, en i654, de la prison où il était retenu à Nantes.

3. Voyez, en consultant la Table des Maximes, les diverses réflexions de l'auteur sur la paresse, qui pour lui est synonyme d'mdolence.

4- En effet le Cardinal joua un grand rôle dans plusieurs conclaves ; il contribua particulièrement, en i655, à l'élection du pape Alexandre VII, comme plus tard, en 1676, il contribua à celle d'Innocent XI.

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