LIVRE III, CHAP. I
l'un des deux fondit sur le cheval du paladin, le saisit de ses griffes crochues, et l'emporta si haut qu'on le perdit de vue; l'autre en voulut faire autant du vaillant fils d'Aj'mon ; mais ce vigilant chevalier prit si bien son temps, qu'il coupa la pâte de l'oiseau comme il descendoit rapidement sur lui. Le griffon fit un effroyable cri, s'éloigna, et perdit, en s'élevant jusqu'aux nues, l'envie d'attaquer Renaud. Ce dernier, ne se voyant plus d'ennemis , car 1^ géant n'étoit déjà plus , s'approcha de la caverne, fort chagrin d'avoir perdu le bon cheval qu'il avoit gagné.
Celle caverne paroissoit profonde, l'ouverture en étoit grande , et l'on voyoit au-dessus ces mots écrits en gros caractères d'or sur une table de marbre noir : C'est ici qu'est gardé VexceUent Rabican, qui fut le cheval du prince [Argail. Que personne n'espère le monter^ s'il ne contraint, par sa valeur, le géant et les deux griffons qui défendent l'entrée de cette caverne, h lui en laisser la libre disposition. S'il ne faut rien davantage, dit en riant le paladin, j'ai des droits sur ce cheval. En achevant ces paroles, il entra dans la caverne, malgré la secrète horreur qu'elle inspiroit.
Après avoir marché environ deux cents pas le long d'une voûte qui recevoit du jour par des crevasses disposées de.distance en dbtance dans le roc, il rencontra une riche porte de marbre bien travaillée, sur laquelle il y avoit une lame de cuivre' qui contenoit cette inscription : Que celui qui aura été assez courageux pour entrer ici, s'attended'jrmourir d'une mort cruelle, s'il ne jure de venger la mienne. Pour prix de ce serment, s'ilesl assez généreux pour le JiUre , il gagnera
c,q,t,=..=ïGooglc;
aaa ROLAND L'AMOUREUX.
l'admimble coursier Rabican, qui passe le vent à la course. Le paladin , sans balancer, jura de venger la mort de la p^'sonne dont il étoit parlé dans Tinscription, pourvu qu'elle eût été injustement procurée. En< suite il entra par cette porte dans une grande salle voûtée, au milieu de laquelle il y avoit un magnifique mausolée de marbre noir, posé sur quatre piédestaux d'airain. Sur ce monument étoit coucbée une grande figure de marbre blanc , qui représentoit une dame fort belle; et aux quatre coins, quatre autres figures de même matière désignoient les Vertus qui pleuroient. Une lampe de cristal pendoit au plafond de la voûte , et remplissoit tout ce lieu d'une lumière très vive. Après que le guerrier eut admiré la magnificence du tombeau, il aperçut au fond de la salle le beau cbeval Rabican, lié d'une cbaîne d'or à une colonne d'airain, et très richement enharnaché. Le feu sortoit par ses yeux; son action vive, son mors d'or, son poitrail tout blanc d'écume, et son pied qui frappoit impatiemment la terre, marquoient assez qu'il étoit ennuyé d'une si longue oisiveté. T^u\ cbeval n'étoit cornparable à celui-là pour la légèreté. Bayard avoit à la vérité plus de force que lui, mais il surpassoit Bayard en vitesse.
Dès que Renaud approcba de ce coursier, la chaîne d'or tomba d'elle-même, et avec elle un petit manuscrit de vélin qui y étoit attaché. Le chevalier le ramassa, l'ouvrit, et remarqua qu'il contenoit le récit de la mort tragique de la dame du mausolée. Voici dans quels termes cette histoire étoit écrite.
.,Googk'
LIVBE III, CHAP. I. 323
Histoire de Polinde et d'Àliarose.
Uiv brave chevalier, Dommé le comte Dorisel, avoit son château et ses domaUtes dans un pays situé sur les confins du Zagatliai. Ce château étoit le plus fort de l'univers : bâti sur un roc escarpé qui avoit environ trois milles de tour, son sommet s'élevoit si haut, que les oiseaux seuls y juiuvoient atteindre; et c'est à cause de cela qu'il étoit appelé Montoiseau. Les hommes ne pouvoient y monter que par un sentier fort étroit que le ciseau avoit taillé autour du roc, qui étoit entouré . d'un fossé rempli d'eau, si profond et si large, qu'on ne le pouvoit passer qu'en bateau.
L'envieux Trufaldin, roi du Zagathai, prince puissant^ et te plus traître de tous tes hommes, avoit tenté plus d'une fois de s'emparer de cette forteresse, mais il n'y avoit pu réussir. Outre que la forte situation du lieu la rendoit inaccessible, on ne la pouvoit prendre par famine , parce qu'au sommet du roc , par un piivilége du del tout particulier, îl y avoit un vallon d'une assez grande étendue pour fournir autant de grains et de pâturages qu'il en falloit pour nourrir les hommes et les bestiaux de la garnison pendant toute l'année. Le prudent Dorisel faisoit faire une garde exacte à son château, pour se garantir des surprises d'un voisin si dangereux.
Ce comte avoit une sœur qu'on pouvoit avec justice qualifier de dame parfaite : elle étoit pourvue de toutes les qualités de l'esprit et du corps qu'on peut souliaiter. Elle se nommoit Albarose. Un chevalier de mérite , et
c,q,t,=..=ïGooglc;
Iii ROLAND L'AMOUBEUX.
d'une condition égale à la sienne, l'aimoit et en ctoit aimé; Us n'avoient l'un et l'autre qu'une volonté. !« soleil, qui parcourt chaque jour le monde, ne vit jamais dans son cours deux amants plus accomplis. Le chevalier, qui s'appeloit Polînde, attendoit pour la demander au comte son frère qu'un grand nombre d'exploits glorieux l'eussent mis en état de la mériter. Four y parvenir, il alloit chercher les aventures et les occasions ou il pouvoit faire éclater sa valeur.
Un jour qu'il parut à la cour deTrufaïdin, ce prince artificieux , qui n'ignoroit pas son amour pour la sœur de Dorisel , le reçut avec de grandes démonstrations d'estime et d'amitié ; il l'honora jusqu'à le faire manger à sa table; il lui parla d'Albarose avec éloge, et le loua beaucoup d'en faire la recherche. Pour lui témoigner plus d'affection, il alla jusqu'à lui faire don d'un château considérable qui n'étoit pas éloigné de Montoiseau.
Au sortir de la cour de Trufaldin, Polinde se rendit chez Dorisel pour porter l'hommage de ses dernières actions à la charmante Albarose, qu'il brûloit d'impatience de revoir après une longue absence. Le comte, par l'accueil obligeant qu'il lui fît, lui donna lieu de demander sa sœur en mariage. Dorisel agréa sa recherche ; et comme s'il fût entré lui-même dans les désirs et les impatiences de ces deux amants, il se pressa de les unir. Cette union se fit dans Montoiseau avec les cérémonies ordinaires, et à la satisfaction générale des deux familles , qui s'y trouvèrent assemblées. Les nouveaux mariés y demeurèrent quelques jours; ensuite ils prirent congé du comte leur frère , et furent s'établir , dans le château que Polinde tenoit de la libéralité de
Ciq ■,:.;: .ïGoOgIC
LIVEE III, CHAP. I. aaS
Trufaldin, ou, pour mieux dire, de sa perfidie; car à peine avolent-îls eu le temps d'en reconnoître les avenues, lesdétoursetlesdiversesparties, que ce méchant prince s'y rendit à main armée, et s'introduisit dans l'intérieur du château par une voûte souterraine dont il avoit seul CMinoîssance. O fortune inconstante et cruelle! que les plaisirs des mortels sont de peu de durée !
Le barbare roi du Zagatltay se voyant maître des deux amants, les fît charger de fers; il poussa la cruauté jusqu'à vouloir contraindre Albarose d'écrire, au comte Dorisel pour l'attirer dans ce château sous quelque prétexte spécieux; et, comme cette vertueuse dame lui témoigiioit avec fermeté qu'elle mourroit plutôt que de trahir son frère , il lui déclara qu'il se porteroit aux dernièresextrémités,siellenefaisoitcequ'ilexigeoil d'elle; mais ni ses prières ni ses menaces ne purent rien gagner surAlbarose.I/impitoyabletyraunesepossédaplusidans sa fureur, il commanda à ses satellites de saisir l'infortuné Polinde, et il le fît inhumainement couper par morceaux aux yeux mêmes de son épouse, dont les plaintes et les cris ne servirent qu'à rendre cette exécutitm plus effroyable. 11 ne borna point là sa rage détestable : pour priver le chevalier des honneurs de la sépulture, il fit jeter aux chiens ses tronçons sanglants ; et jugeant que ce spectacle horrible obligerott la dame à le salbi^ire , il la menaça du même supplice, si elle tardoit à écrire au comte. Mais il se trompa : la femme de Polinde, après avoir perdu ce qu'elle avoit de plus cher, n'ayant plus rien à ménager, se jeta sur cet exécrable bourreau; et, dans sondésespoir, ellerauroitdécliiré deses propres Itdaud rAmonreiix. i. [^
C,q,t,=..=ïG00g[C
mains, si les gardes du tyran ne l'en eussent arrachée.
LeIâcheTrufaldin,pourcomblersa cruauté, et comme s'il eût eu à se reprocher de la traiter avec moins de rigueur que son mari, ordonnaqu on lui meurtrît le visage, et défigurât les traits , pour rendre affreux ce qui charmoit auparavant les yeux; puis, l'ayant laissée languir quelque temps dans ce triste étal , il lui fît arracher les mamelles avec une barbarie sans exemple.
Tandis que le généreux fils d'Aymon lisoit cette histoire, les larmes tomboient de ses yeux, et son cœur étoittouché d'une extrême compassion; mais son visage étoît enflammé de courroux : il jura de nouveau la vengeance d'une action si noire; après quoi il sortit de la caverne, monté sur Rabican, qui sembloit s'animer d'une nouvelle vigueur en sentant sur lui ce fameux guerrier. Il alla rejoindre la maîtresse de Brandimart; cette dame ne le regardoit plus qu'avec admiration; elle lui parla de l'exploit qu'il venoit d'exécuter ; elle le fit rougir des louanges qu'elle lui donna. Ils continuèrent leur chemin, et gagnèrent enfin une plaine; mais le cheval de la dame se trouva si fatigué, qu'ils furent obligés de s'arrêter pour le laisser reposer.
L;m,;,zJ:=ïG00gk'.