LIVRE III, CHAP. XIII. aj
peut-être vous en ferez-vous aimer. A ces paroles, le comte sourit; et, comme il ne pouvoit rien admirer qu'Angélique : Je conviens, repartit-il, que le droit dont vous parlez a de quoi tenter un cœur sensible ; m<ib pour moi , qui porte les chaînes de la première «beauté de l'univers, je ne puis aimer Morgaçe; je rejetterais la tendresse de la mère même des Amours. En disant cela, le paladin salua civilement la demoiselle , et lui rendit le cor avec le livre.
Cette demoiselle fut bien mortifiée du mépris que Rolandfaisoitde sa bonne fortune, parce qu'elle aimoit un jeune chevalier que le désir d'acquérir de la gloire avoit privé de la liberté. Moi^ane le retenoit en son pouvoir avec d'autres guerriers qui avoient succombé dans l'aventure que le comte venoit de mettre à fin. I^a belle, après l'infortune de son amant, avoit été consulter une magicienne de ses parentes sur les moyens de le délivrer ; l'enchanteresse lui avoit répondu qu'un seul chevalier dans le monde pouvoit détruire l'enchantement de la fée, et elle lui avoit donné le livre et le cor avec toutes les instructions nécessaires. La demoiselle cherchoit ce chevalier que sa parente lui avoit dépeint; et en voyant Roland, elle n'avoit pas douté que ce ne fût lui.
Le refus que ce paladin faisoit de poursuivre ses avantages, et de garder la levrette, accabla donc de douleur cette malheureuse am^inte, qui voulut engager Brandimart à finir ce que son compagnon avoit si heuj*euseinent commencé; mais Fleur-de-Lys, tout alarmée, pâlit à cette proposition ; elle déclara qu'elle n'y coasentiroit point, et qu'il ne falloit point à son amant
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d'autre trésor ni d'autre dame qu'elle. Après une déclaration si précise, Bratidimart n'eut garde de sonner du cor ; et ce fut un bonheur pour lui : car dès le moment que le comte eut renoncé à la conquête du cerf mer- Teilleux et de la fée , la levrette avoit disparu ; et , avant que de la revoir, l'amant dé Fleui-Kle-Lys auroît été obligé de combattre les deux taureaux et le dragon , que le son du cor n'eût pas manqué de reproduire.
La demoiselle, toute désolée, partit avec le livre et le cor, dans le dessein d'aller consulter sa parente sur ce qui venoit d'arriver; et les chevaliers se disposèrent ' à retourner avec les dames vers la ville d'Âlbraque. Brandimart, monté sur Bridedor, prit en croupe Fleurde-Lys, et Roland se chargea de porter sur Bayard Léodile, qui n'avoit point de cheval. Ils étoient déjà en marche, lorsqu'ils rencontrèrent im chevalier de bonne mine, couvert d'armes magnifiques. Le fUs de Mîlon le salua fort civilement, et l'inconnu lui rendît le salut; mais ce demiern'eut pas sitôt jeté les yeux sur Léodile, qu'il s'enflamma de colère. Chevalier, dit-il d'une voix haute au guerrier françois, la dame qui t'accompagne est la fille du roi Mmodant, et la souveraine de mon cœur. Prépare-toi à me la céder ou à là défendre contre moi.
De quelque mérite éclatant que cette princesse soit pourvue, répondît le comte, je n'aspire point au bonheur de la posséder, et je vous la cède, si elle consent à se mettre sous votre conduite. C'est agir et parler en bon chevalier, reprit l'inconnu en souriant, et vous devez par votre prudence éviter bien des mauvaises aventures. Léodile, qui avoit reconnu le beauVaramis
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dans la personne de ce jeune guerrier, l'empècba de continuer sur ce ton, eu lui apprenant qu'il parloitau premier chevalier du monde. En même temps elle lui conta ce qu'elle lui avoit vu faire, et le remplît d'admiration parce récit. Le beau Varamis, honteux d'avoir tenu un discours railleur au paladin, changea de style avec lui ; et ce dernier répondit à ses compliments d'une manière à le confirmer dans l'opinion que Léodile lui avoit fait concevoir de son courage ; ils se séparèrent ensuite. La princesse d'Eluth consentit à suivre son amant, qui promit de la conduire, chez le roi son père, et les deux autres guerriers continuèrent leur chemin avec Fleur-de-Lys.