DU TRADUCTEUR
XJE Boyard et l'Arioste, fameux poètes italiens, ont fait dans leur temps trop de bruit par leurs ouvrages, pour n'être pas connus de tous les gens de lettres. Ils ont écrit tous deux en vers l'histoire fabuleuse de Roland : le premier l'a commencée sous le titre de Roland t amoureux, et le dernier l'a continuée sous celui de Roland le Furieux.
Ces auteurs ont donné carrière à leur imagination. Ils l'avoient également noble et vive; mais si Tim a le mérite de l'invention, l'autre en récompense l'emporte pour le style , et la copie sans doute a beaucoup d'avantage sur l'original. En effet, l'Arioste a plus de politesse. Sa diction est pure et châtiée. Il possède toutes les grâces de sa langue. Ses vers ont du son et de l'énergie. Ses descriptions sont admirables et souvent pompeuses. Le Boyard, an contraire , est toujours bas , rude et languissant. L'Arioste, soit qu'il garde son sérieux, soit qu'il plaisante, n'a ni longueiu' ni bassesse. Il divertit partout, et conserve de la majesté jusque dans son badinage. C'est le seul auteur qui a su marier le sérieux avec le comique , et l'héroïque avec le galant et le naïf. Par-là, il est original lui-même, mais on peut dire que c'est un original que personne jus-
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i] PRÉFACE DU TRADUCTEUR,
qu'ici n'a pu imiter heureusement. Il n'y a point de lecteur, pour peu qu'il ait le goût délicat, qui ne sente dans la lecture de Roland le Furieux, ce que je viens de remarquer.
Il y a long-temps que j'ai dessein de traduire ce poërae admirable, quelque difficile qu'il me paroisse d'en conserver dans une traduction en prose toutes les grâces et la force ; mais , comme ce seroit commencer par la fin , et qu'il est absolument nécessaire de savoir l'histoire de Roland pour bien entendre les aventures qui sont dans l'Arioste , j'ai cru devoir débuter par l'ouvrage du Boyard avant que d'entreprendre l'autre , qui n'en est que la continuation D'ailleurs , il m'a semblé qu'en cela je ferois d'autant plus de plaisir au public , que Roland F amoureux n'est presque connu que des gens de lettres. Nous en avons pourtant une traduction par le sieur de Bosset. Elle ne vaut pas celle qu'il a faite de Roland le Furieux. Aussi a-t-on négligé de la réimprimer, et les exemplaires en sont devenus si rares, qu'on les vend fort cher; encore n'en voit-on pas un qui ne soit défectueux.
Ces raisons m'ont déterminé à traduire le Boyard, mais j'avouerai que je ne l'ai pas toujours suivi. Comme ce n'est pas un auteur grec, je ne crois pas qu'on me chicane là-dessus. Je n'aî pu souffrir, par exemple , qu'il confondît des pays véritables et connus , tels que la Norwége , la Suède , la Kussie et l'Arménie, avec d'autres pays qui ne furent jamais comme la Mongalie , la N^ormane et la Koaze. Il ne se contente pas même de cette coniusion : Sans
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PRÉFACE DU TRADUCTEUR. iij
avoir égard à la carte, il place les pays réels à la boulevue. 11 rapproche les états les plus éloignés. Il rend les rois de Danemarck , de Suède et de Norwége, vassaux de la Tartarie orientale ; et , pour obéir à l'empereur Agrican, il les fait aller tous trois par terre avec de nombreuses armées pour l'aider à faire le siège du château d'Albraque , situé au milieu de la Chine. Je voudrois qu'il n'eût choisi que des royaumes Miuleux pour être en droit de les plaça* k sa fantaisie; car il y a dans. ce mélange du vrai et du faux , et dans ce renversement du globe de la terre quelque chose d'extravagant et de monstrueux. J'ai substitué à ces pays imaginaires des royaumes marqués sur la carte, et les rois qui se trouvent devant Albraque n'y sont point en dépit du boD sens ni de la géographie.
Je me suis encore quelquefois écarté de mon original , pour lier les aventures l'une à l'autre, etôter la contrariété qu'il a y souvent entre elles. Pour les hauts faits d'armes et les enchantements qui ne se peuvent changer sans défigurer mon auteur, je les ai conservés religieusement , de même que les caractères. Ainsi l'on reconiioîtra le Boyard dans mon ouvrage, qui aura par ce moyen tout le mérite d'une traduction littérale.
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