‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 1 sur 328 · Oeuvres de Le Sage · texte numérisé non relu

Oeuvres de Le Sage

Les auteurs espagnols mettent presque toujours à la tété des productions d'esprit qu'ils donnent au public des sonnets ou des acrostiches, ou bien des éloges en prose qui leur sont adressés par leurs amis ; ce qui d'ordinaire ne fait |>as plus d'e£Pet sur les Castillans que les obligeantes approbations de nos livres en font sur les François.

On a suivi cet usage lorsqu'on a imprimé l'histoire de Guzman d'Alfarache. Nous voyons , au commencement de la première partie, un long discours à la louange de Ce roman et du célébrée Mateo Aleman , son auteur. Ce discours est d'uii^ *^certain Alphonse de Barros , qui s'efforce de faire concevoir une grande opinion de cet ouvrage. Il loue d'abord les peintres qui gardent avec autant de soin dans leurs cabinets les portraits des insignes fripons que ceux des hommes vertueux. Il prétend que les premiers ne sont pas moins propres que ceux-ci à la correction des mœurs , parce que si les uns 9 par leur vertu , nous excitent à les imiter , les autres, par leurs mauvaises aetions, nous inspirent de l'horreur pour le vice. « L'histoire de Guzman d'Alfarache, dit-il ensuite, parlant par enthousiasme , est admirable par la vraisemblance

Guzman. i

dont elle ne sort jamais , et par la variété des bonheurs et des disgrâces qui arrivent successivement au héros ». Il ajoute que Mateo Aleman mérite les titres « d'excellent historien et de prudent philosophe , par les instructions politiques et morales qu'il cache en habile peintre sous des ombres ; et qu'enfin il a mêlé l'utile et l'agréable , selon le conseil d'Horace ».

A la tête de la seconde partie il y a un autre éloge d' Aleman , composé par Louis de Valdès , enseigne de la garde espagnole. Ce nouveau panégyriste nous apprend que ce fameux auteur étoit des environs de Séville ; qu'après avoir exercé pendant plus de vingt années la charge de Contador de résultas^ sous le règne de Philippe ii, il quitta la cour , et fit entre autres ouvrages l'histoire fabuleuse de son Guzman.

Si l'on, en cr(Ht ce Valdès , lorsqu'elle parut pour la première fois en Espagne, elle y fut reçue si favorablement , qu'on appela par excellence son auteur h divin Espagnol. Il en a été fait depuis ce temps-là vingt-six éditions. Elle a été traduite en italien , en françois , en allemand ; et elle n'a guère moins plu dans toutes ces langues que dans la sienne. Il ne faut pas s'en étonner : tous les romans de cette espèce , peur peu qu'ils aient de sel et de gaieté , ont oi^inairement une approbation générale.

D'où vient cela ? c'est que les faits qu'ils contiennent sont des tableaux de la vie civile , des portraits qui corrigent sans qu'on s'en aperçoive , en offrant aux yeux des images qui , passant dans l'âme,

y font plus d'impression que n'en ppurroient faire tous les préceptes de la morale. En un mot , ils instruisent par l'exemple ; et instruire ainsi , comme cït si joliment M. Dacier , c'est la fine fleur de la philosophie. '

Véritablement il y a d^ns l'histoire de Guzman d'AJifaraçhe beaucoup d'instructions de cette nature-là. Tantôt , par la peinture fidèle d'une action humaine , on vous avertit , en vous divertissant , que vous ne sauriez être trop en garde contre les femmes; et tantôt , dans un caractère ridicule, vous vous voyez comme dans un miroir. Mais l'auteur tlevoit s'en tenir à ces leçons ingénieuses, que Per^e appelle parfaitement bien une règle qui trompe *, et ne pas couper à tout moment le fil des aventures de son héros, pour se jeter dans de longues déclamations contre les mœurs. D'où il arrive que la plupart des lecteurs qui veulent suivre l'aventurier , voyant qu'il s'arrête à chaque pas pour leur Éaire essuyer un sermon , l'abandonnent comme un babillard qui l^s fatigue et les ennuie , malgré tout son esprit et la vivacité de ses censures.

Il me semble qu'un pareil précepteur de morale , quoi qu'en puisse dire Alphonse de Barros son ami , n'est pas un de ces habiles peintres qui cachent leurs leçons sous des ombres , et que ce n'est point de cette £açon qu'Horace veut qu'on mêle l'utile

' M. Dacier y dans ses Remarques sur la satire IX du liyre I^' d'Hoçace.

^ Fallere solers régula. Pers. Sat. V.

4 PRÉFA'CE.

avec l'agréable. Quidquid prœcipies , esto brci^is , dit ce grand poète. Que vos discours instructifs soient courts , autrement on ne les retiendra point. Omne supervacuum pleno de pectore inanat. Tout ce qu'il y a de trop s'écoule. C'est autant de bien perdu. Au lieu qu'une instruction laconique , ne faisant que donner matière à des réflexions , laisse aux lecteurs le secret plaisir de les faire^

Aleman a donc trop cliargé de moralités son Guzman d'Alfarache. Pour surcroît d'ennui , M. Bremont , qui l'a traduit , les a encore augmentées : surtout dans les endroits qui regardent les gens de justice , il ne finit point. Quand il tient par exemple un juge ou un greffier, il ne les lâche point qu'il n'en ait dit tout le mal qu'on en peut penser. Mais il faut le lui pardonner ; on sait qu'il a fait sa traduction dans les prisons de Hollande: un prisonnier s'égaye volontiers aux dépens de ces messieurs ; cela le soulage. Il n'est donc pas étonnant que les trois quarts et demi du monde , perdant patience en lisant cet ouvrage, demeurent dégoûtés d'un livre qui deviendroit plus utile et plus amusant , si , sans lui rien ôter de ce qu'il a de solide , on pouvoit le dépouiller de son air dogmatique.

C'est ce que j'ai voulu essayer , après avoir été excité à ce travail par plusieurs personnes d'esprit, qui m'ont enfin déterminé à l'entreprendre , en m'assiu*ant que je ferois plaisir au public de^ lui donner une traduction de Guzman d'Alfarache purgée des moralités superflues. Il m'a fallu, pour cet efifet , abréger ou même retrancher les écarts de

morale qui font perdre de vue le héros. M. Bremont auroit bien dû nous les ôter ; mais il aimoit trop luimême le verbiage , pour pouvoir se résoudre à /nous rendre ce service : car ce n'étoit pas un traducteur assez timide pour respecter ce qui lui auroit déplu dans son original , comme on le peut voir par sa préface , où il s'applaudit des changements qu'il a faits, ce J'ai , dit-il , passé le rabot sur plusieurs choses, et ajouté de petites façons , qui, Âans vanité , n'ont pas gâté l'ouvrage. Ce n'est pas une petite affaire que d'un habit à l'espagnole en faire un à la françoise , et surtout d'un habit vieux. »

Il est constant que la différence des génies des deux nations peut justifier une grande partie des licences qu'il a prises. Sa traduction n'auroit pas été supportable , si elle eût été littérale. Aussi ne l'estelle point du tout; et au lieu de ce qu'il a dit, il devoit plutôt dire qu'il a coupé en plein drap. Examinons en quoi cbnsistent cespetùes façons , qu'il se sait si bon gré d'avoir ajoutées à son original. Premièrement^ il s'écarte presque à tout moment du texte, pour y faire des suppléments , qui sont à la vérité quelquefois si nécessaires , qu'il faut lui en tenir compte, quoiqu'il les fasse le plus souvent d'une manière trop diffuse.

Il est vrai que Mateo est quelquefois trop concis. S'il s'étend presque toujours plus qu'il ne faïudroit lorsqu'il moralise, il rabat cela sur les actions comiques, qu'il raconte trop succinctement. On diroit qu'il appréhende que ses lecteurs ne lui sachent mauvais gré de chercher à les divertir. Il

revient vite à ses réflexions sérieuses. Le copiste , pour éviter ce défaut , tombe dans un autre , en mettant beaucoup du sien dans les aventures comiques ; ce qui va souvent si loin , que le dwin Espagnol n'y a que la moindre part. J'en veux donner un exemple. C'est le tour que Fabia, dame romaine , joue à Guzman , quand il va lui parler la nuit de l'amour que l'ambassadeur d'Espagne a pour elle. M. Bremont en a fait l'épouse du comte Gabrieli des Ursins ; et oubliant sa qualité de traducteur , il a composé l'aventure à sa fantaisie. J'ai été plus scrupuleux que lui. J'ai copié Aleman dans cet endroit. Je crois que le pyblic n'y perdra point assez pour m'en faire un reproche^

Je ne pense pas non plus qu'il s'avise de me chicaner sur la suppression de l'histoire de don Louis de Castro ^ et de don Rodrigue de Montalve. Comme M. Scarron l'a tirée du livre de Guznïan d'Alfarache, et qu'il en a fait une de ses meilleures nouvelles, il me siéroit mal d'être plus hardi que M. Bremont , qui , malgré les petites façons qu'il §ait donner aux ouvrages espagnols , n'a pas osé courir le risque de la comparaison^

A l'égard de Thîstoire de Daraxa , quoiqu'il ne l'ait pas fidèlement traduite , on ne laisse pas d'y reconnoître presque partout son modèle , et même il l'a fort embellie , en l'augmentant de quelques incidents agréables que j'ai conservés ; mais , pour me servir de ses propres termes , j'ai passé à mon tour le rabot sur ses additions.

Pour l'histoire de Dorido et de Clorinia , qu'il

appelle le comte de Palviano et Éléonore , il l'a chargée de tant d'événements de son invention, que ce n'est plus l'ouvrage de Tauteux espagnol , c'est le sien. Cependant cette histoire , telle que M ateo l'a écrite , toute simple qu'elle est , ne me paroit pas avoir besoin d'être plus composée ; aussi l'ai-je traduite presque à la lettre ; et l'on jugera peut-ietre , après qu'on l'aura lue , que M. Bremont auroit pu se passer de l'allonger.

Ce n'est pas que je fasse peu de cas des choses qui y sont ajoutées par ce traducteur; au contraire j'avoue qu'elles sont ingénieusement imaginées, et qu'il a répandu partout un goût galant. Je dirai même encore à sa gloire que sa traduction , en général , est fort égayée et remplie d'exjwessions si heureuses, que si j'eusse affecté de les éviter toutes, mes lecteurs n'y auroient pas gagné. Je lui rends cette justice , et je déclare que je me suis moins attaché à parler autrement que lui , qu'à faire un ouvrage où les faits de Guzman fussent détailles tout de suite, sans être interrompus par les dogmes éternels dans lesquels ils sont noyés.

C'est cela que je me suis proposé. Je n'ignore point qu'en retranchant toute la morale superflue de mon auteur espagnol je m'expose à révolter les esprits singuliers , Ijui ne manqueront pas de me faire un crime d'avoir hasardé une si grande opération : j'en connois entre autres quelques-uns qui n'aiment rien dans Guzman d'Alfarache que les moralités. Au lieu que presque tous les lecteurs les sautent , pour suivre les aventures du héros ; ils

passent eux les aventures , pour en Tenir aux déclamations. Vous avez beau combattre leur goût , bien loin de vouloir se laisser persuader , ils ne vous font pas même l'honneur de se défier de leur sentiment. JEncore ceux-ci sont-ils du moins de bonne foi , puisqu'ils disent ce qu'ils pensent. Il y en a d'autres qui vantent les tirades de morale , quoiqu'ils n'aient jamais eu la patience de les lire.

Mais qu'il me soit permis de représenter à ces messieurs que je n'ai point fait pour eux ma traduction. Qu'ils s'en tiennent à la première, qui certainement a de quoi les contenter, et qu'ils soufiFrent sans murmure que la mienne amuse toutes les autres personnes qui ne sont pas de leur goût, c'est-à-dire tout le reste du monde^

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