‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 112 sur 328 · LIVRE II, CHAP. VIL a3i · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VIL a3i

paroître une grande dame fort bien faite , et de très bon air. A sa démarche noble et à ses manières aisées , je m'imaginai que ce devoit être quelque dame titrée. Elle s'ayança aussitôt, et s'assit sur une chaiscfdans la ruelle de mon lit. Je me mis en mon séant, et, tenant mon bonnet de nuit à la main, je lui fis cinq ou six inclinations de tête très re^ectueuses ; ensuite je la priai de m'excuser si je la recevois de cette sorte, en lui disant que j'aimois mieux pécher contre la bienséance, que de laisser attendre à la porte une dame de son mérite et de sa qualité. Passons là-dessus , me réponditelle, et vencms d'abord au fait. Contentez ma curiosité : depuis quand êtes-vous à Tolède ? Quelle aflfaire vous y amène? Y serez-vous long-temps?

Ces questions n'embarrassèrent point du tout un homme qui sa voit composer sur-le-champ des fables; et je lui en fis de si belles sur ma naissance et sur les vues de fortune que j'avois, qu'elle demeura persuadée que j'étois un illustre' seigneur ; mais il m'échappa une vérité qui gâta tous mes mensonges : au lieu de lui dire que j'étois à Tolède au moins pour trois ou quatre mois, je dis que j'y venois seulement pour me divertir quelques j.oui^. Je m'aperçus que cela ne produisoit pas un fort bon effet. Elle avoit apparemment formé sur moi quelque dessein que ces paroles déconcertoient; et, me regardant comme un oiseau de passage qu'elle alloit incessamment perdre de vue , elle résolut de m'arracher quelques plumes auparavant.

Pour en venir à bout , elle commença par ôter sa mante d'un air libre et gracieux, découvrant un visage d'une beauté parfaite, des mains plus blanches que la

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neige , avec une partie de sa gorge qui me charma. Elle leva sa robe, qui étoit du plus beau taffetas dltalie , et sans affectation tira dç sa poche un grand rosaire de corail , où etoient attachés quelques reliquaires avec plusieurs croix d'or et autres bijoux. Elle sembloit n'avoir aucun dessein, et badinoit aveC' ce rosaire en me parlant , comme si elle n'eût pas pris garde à ce qu'elle faisoit , lorsque tout à coup elle affecta une extrême surprise en le regardant : elle n'acheva pas un discours qu'elle avoit commencé , et elle se mit à fouiller, dans sa poche avec une inquiétude qui augmentoit de moment en moment. Je lui demandai de quoi elle paroissoit être en peine. Au lieu de me répondre, elle ne fit que chercher à terre, devant, derrière et autour d'elle; puis appelant sa suivante qui se tenoit à la porte de la chambre : Marcie, lui dit-elle, ma chère Marcie, j'ai perdu la grande croix de mon chapelet, cette grande croix que mon mari m'a donnée ! Que je suis malheureuse ! Il croira que j'en aurai fait présent à quelqu'un. Madame , répondit la soubrette, vous vous affligez peut-être mal à propos. Que savez-vous si 'elle n'est point au logis ? Je crois même l'avoir remarquée dans votre cabinet. C'est de quoi je veux tout à l'heure être éclaircie, reprit la dame. Retournons sur nos pas. Je ne puis vivre dans cette incertitude. .

Je fis inutilement tous mes efforts pour la retenir , en lui représentant qu'il y avoit de pareilles croix chez les orfèvres , et que , si elle vouloit bien y consentir, je lui en acheterois une. Elle rejeta mon offre, et me dit d'un air engageant ; De grâce , seigneur cavalier, ne vous opposez pas au dessein que j'ai de m'en

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