LIVRE I, CHAP. IV
biie; et la trouvant à douze ans fort avancée pour son âge , elle ne différa point à ia {pourvoir. Un marchand nouvellement arrivé du Pérou, et plus riche qu'un juif, en devint le premier possesseur , moyennant •quatre mille ducats dont il fit présent à mon aïeule , qui , donnant chaque jour au marchand quelque successeur libéral, vécut par ce moyen toute sa vie dans Tabondance.
Il eût donc fallu à ma mère une fille à ma place , ou du moins avec moi ; ma sœur nous auroit servi de port dans notre naufrage, et nous aurions bientôt fait fortune avec une pareille marchandise à Se ville, où il y a des marchands pour tout. C'est la retraite des honnêtes gens qui n'ont pour tout bien que de l'esprit; c'est la mère des orphelins et le manteau des pée4ieurs. En tout cas, si cette ville eût trompé notre attente, nous aurions été tout droit k Madrid, où Ton peut dire qu'cm est en fonds quand on possède «n semblable joyau. Si d'abord nous n'eussions pas trouvé à le vendre, nous auricms pu du moins le mettre en ga|;e , et faire toujours à bon compte une chère de prince. Je ne suis pas plus maladroit qu'un autre , et je crois qu'avec une jolie sœur je n'aurois pas manqué de parvenir à quelque bon emploi; mais enfin le ciel en voulut ordonner autrement et me re^re fils unique pour mes péchés.
l'entrais alors dans ma quatorzième année, et comme j'avois déjà du sentiment, la misère dont nous étions menacés me fit prendre la résolution d'abandonner ma mère et ma patrie pour aller cherdier fortune ailleurs. Je me propo^i de voyager pour apprendre à connof tre le monde , et j'avois raison de vouloir commencer de
bonne heure. Ma plus grande envie toutefois étoit de passer à Gênes pour y voir mes parents paternels. Si. bien qu'un beau jour, ne pouvant résister plus longtemps au désir c[ui me pressoit d'exécuter mon dessein, je sortis de Se ville la tête pleine de chimères et la bourse presque vide d'argent.