‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 126 sur 328 · LIVRE II, CHAP. X. a · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. X. a

ignorant la carte de Barcelonne, et le génie de ses habitants. Je ne laissai pas, à tout événement, d'offrir mon spécifique à mon malade, qui me dit là -dessus, d'un air très sérieux, que nous n'avions plus affaire à des paysans, et qu'il falloit aller la sonde à la main. Les difficultés ne firent qu'irriter mon esprit, et il me vint une idée que je résolus de suivre. J'ai déjà dit que le capitaine avoit des bijoux qu'il gardoit comme une poire pour la soif. Parmi ces bijoux étoit un reliquaire d'or, garni de quelques pierreries, et dont il parloit de se défaire pour subsister jusqu'à l'embarquement. Je le priai de me montrer ce bijou, et je lui demandai s'il avoit assez de confiance en moi pour vouloir bien me le laisser entre les mains pendant un jour ou deux, ajoutant que je le lui rendrois avec usure. A ces mots, il prit un air gai, et me répondit en souriant : Oh oh! mon petit ami Guzman, méditeriez-vous, par hasard, quelqu'un de ces tours de passe-passe que vpus savez si bien faire? Vous n'avez seulement, repris-je, qu'à me donner le reliquaire, et tenez -vous gaillard. Si, malgré toutes les mesures que je pourrai prendre pour faire sûrement le coup que j'ai dans la tête, j'ai le malheur d'avoir quelque démêlé avec la justice , du moins je vous promets de sauver votre honneur et de porter toute l'iniquité.

Mon capitaine se rendit à cela; il m'abandoniia le xeliquaire , en me disant qu'il souhaitoit que je vinsse heureusement à bout de mon entreprise. Personne n'y avoit plus d'intérêt que lui, puisque tout le profit lui eii devoit revenir. Je mis le bijou dans une bourse que je- cachai dans mon sein, et dont je passai les cordons

dans une boutonnière de mon jupon , après quoi j'entrai chez le premier orfèvre qu'on m'enseigna, et qui, par bonheur pour moi, étoit connu dans la ville pour un insigne usurier. Je lui demandai s'il Vouloit acheter \m beau reliquaire , et en même temps je lui montrai celui que j 'a vois. Je m'aperçus qu'il en fut très content, quoiqu'il affectât de ne le point paroitre. Je n'attendis pas qu'il me fit des questions; je lui dis que j'étdis soldat dans une compagnie de nouvelles levées, laquelle devoit passer en Italie; que j'avois mangé tout" l'argent que je possédois, et que, n'en ayant plus, je me ti^ouvois réduit à vendre ce bijou pour n'être pas sans espèces. Allez,, poursuivis-je ; allez vous informer de mon capitaine , des autres officiers et des soldats même, qui je suis; ils vous apprendront que je me nomme don Juan de Guzman. Sur le rapport qu'ils vous feront de moi, vous verrez si vous pouvez acheter mon reliquaire en sûreté. Pendant que vous ferez vos informations, je vais vous attendre sur le port, où une affaire m'appelle.

L'orfèvre , qui ne vouloit pas laisser échapper ce bijou, prit son manteau, et courut sur-le-champ vers le quartier où je lui dis que nous logions. Il ne manqua pas d'interroger quelques officiers et des soldats même pour savoir ce que c'étoit qu'un certain don Juan de Guzman., qui se disoit de leur compagnie. Les uns et les autres (car j'étois généralement aimé) l'assurèrent, que j'étois un jeune homme de qualité, qui a voit des* sein de passer avec eux en Italie, et qu'ils m'avoient vu faire une figure des plus brillantes; enfin ils lui rendirent un si bon témoignage de moi, qu'il vint

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