LIVRE III, CHAP. II
J'aurois été fort à plaindre ; au lieu qu'avec le talent d'exciter la charité du prochain , on peut sans argent voyager en Italie. Il faut rendre cette justice aux Italiens, qu'il n'y a point dans le monde de nation plus charitable que la leur. Pour preuve de cela, c'est que je poussai jusqu'à Rome sans dépenser même un sou de tout l'argent que je reçus en chemin, et que je gardai. On me donnoit dans les villages plus de viande et de pain que je n'en pou vois manger. La gueuserie en ce pays-là est donc d'une grande ressource pour les gens d'esprit malaisés qui veulent sacrifier à la paresse; aussi je m'accoquinai si fort à ce métier, que je n'en cherchai plus d'autre. Il est vrai que me voyant dans la capitale du monde catholi((ue , avec assez d'argent pour m'habiller, je fus au commencement un peu tenté de le faille, pour me mettre en état d'aller présenter mes services à quelque grand seigneur; mais je résistai courageusement à ce désir , qui me parut une tentation du diable.
Oh! oh! Guzman, medis-je à moi-même, avez-vous envie de vous donner ici les mêmes airs qu'à Tolède ? Si, par malheur, quand vous aurez employé tout votre magot à vous habiller, vous ne trouvez point de condition, qui vous nourrira, mon ami? D'ailleurs pensezvous qu'un bel habit neuf soit propre à rendre le monde charitable? Détrompez- vous; vous ferez beaucoup mieux vos orges vêtu comme vous êtes. Croyez-moi, profitez de vos vieilles folies, au lieu d'en vouloir faire de nouvelles. Demeurez tranquille, et n'ayez point de vanité. En me parlant de cette sorte, je tirai ma bourse et lui fis un nouveau nœud ; puis , apostrophant les espèces qui
étotent dedans : Demeurez enfermées là, leur dis -je/
jusqu'à ce qu'il s'offre une meilleure occasion de sortir.
Je commençai donc à promener mes haillons dans les rues de Rome, et à demander Taumône en gueux qui déjà se croyoit un maître, et qui pourtant n'étoit encore qu'un apprenti, en con^paraison des mendians de ce pays-là. 11 y en eut, entre autres, un jeune qui, remarquant de quelle façcm je m'y prenois, jugea que j'avois besoin de leçons, et voulut bien m'en donner. Nous nous associâmes tous deux; et, pour me rendre plus utile à la société, il m'apprit les différentes manières et les tons divers dont il falloit demander aux uns et aux autres, sans parler de la variété d^s discours qu'on leur devoit tenir. Les hommes, me dit^il, ne sont point touchés de ces voix plaintives et lamentables dont les gueux font retentir les airs; ils mettent plus volontiers la i^in à la poche q^and on leur demande simplement pour l'amour de ï)ieu. Quant aux femmes, continua-t-il, comme les unes sont dévotes à la Sainte- Vierge, les îiutres à Notre-Dame du Rosaire, c'est parlà que nous les enipauinonâ. II est bon aussi de leur souhaiter qu'elles soient préservées de tout péché mortel, de faux témoignage, du pouvoir des traîtres et des méchantes langues. Qes sortes de vœux, faits en tjermës énergiques et d'une voii; forte, leur arracheat l'argent 4u fond de l'ame.
11 m'enseigna de plm de quelle manière on pouvoit inspirer de la compassion aux riches, et, ce qui est eii- <3ore plus difficile , aux dévofts de profession. En un mot, je reçus de lui de ^i bonnes instructions, que je m'en trouvai fort bien. Je ne sa vois que faire de tout ce qu'on