LIVRE III, CHAP. IV
suppose en toi une disposition prochaine à brusquer ceux qui te refuseront la charité. Ainsi, quand tu t'adresseras à quelqu'un de ces mauvais riches, qui nonseulement ne nous assistent jamais, mais qui nous reprochent même avec aigreur notre fainéantise , songe qu'il ne faut répondre à ces discours durs que par des paroles pleines de douceur et d'humilité. Autre conseil très important : si, par hasard, ce qui m'est arrivé cent fois en ma vie, tu t'approches d'un cavalier qui, dans le moment que tu lui demandes l'aumône, ôte son gant et met sa main dans sa poche , je ne te défends pas de sentir de la joie à cette action; mais si tu t'aperçois qu'il n'a fouiHé dans sa poche que pour en tirer son moochoir, n'en témoigne aucun chagrin, et ne gronde pas entre tes dents; car peut-être a-t-il près de lui un autre cavalier qui veut te faire Taumone , et que tes murmures détoîimeroient de son dessein.
Après que le vieux Cordouan m'eut donné ces préceptes politiques, il m'apprit de quelle manière on pouvoit faire naître une fausse lèpre et des ulcères; comme on faisoit enfler uiie jambe; par quelle adresse un bras paroissoit tout disloqué , et avec quoi l'on rendoit un visage plus pâle que celui d^un mort. I) possédoit enfin mille secrets curieux qu'il eut la bonté de me communiquer, tant par amitié pour moi, que de crainte de s'en aller dans l'autre monde sans les avoir laissée à personne. £nr effet il cessa de vivre peu de jours après.
a84 GUZMAN D'ALFARACHE.
CHAEITRE V.
De V agréable vie que Guzman menoit avec ses confrères: Relation du 7)ojrage quHlJit a Gaete, Histoire dun gueux qui mourut a Florence.
Malgué la disposition textuelle du dixième statut de la gueuserie, je ne jugeai point à propos de faire part à mes confrères des secrets du G>rdouan, qui ne les avoit révélés qu'à moi. Cependant nous vivions tous ensemble dans une union parfaite. Nous nous assemblions quelquefois le soir jusqu'à dix ou douze , et nous passions le temps à disputer sur. les exclamations nouvelles que chacun de nous inventoit. Il y avoit même des gueux qui découvroient des manières de bénédic^ tions dont ils faisoient trafic, et qu'ils vendoient aux autres, qui les achetoient à cause de la nouveauté.
Les jours de fêtes nous étions de grand matin dans les églises où il y avoit indulgence plénière. Nous nous empressions à occuper les meilleures places : c'étoit à qui seroit auprès du bénitier, ou à l'entrée de la chapelle de la station. Nous y demeurions toute la matinée, et le plus souvent nous sortions de la ville le soir pour courir les villages des environs, aussi-bien que les fermes et les maisons de plaisance, d'où uqus ne revenions guère sans être chargés de pièces de lard, de pain, d'œufs et de fromage, quelquefois même de vieilles bardes, tant nous savions exciter la pitié des bonnes gens de la campagne. Si quelque personne de
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