‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 15 sur 328 · LIVRE I, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. V

j'étois àS Séville, et je la pressai de nouveau de m'apprêter les œufs; mais avant que de faire ce que je lui disois, elle me passa sa vilaine main sous le menton, «n disant : Et oii va le petit badin de Séville ? En même temps elle voulut me baiser; mais je détournai la tête brusquement pour esquiver Taccolade. Je ne fus pour* tant pas assez adroit pour Téviter entièrement : la vieille me fit sentir son haleine, et il me sembla qu'elle venoit de me communiquer sa vieillesse et ses infirmités; heureusement je n avois que du vent dans l'estomac ; sans cela je lui aurois rendu des poires pour des prunes. Je lui dis que j'allois à la cour, et je la priai de me donner promptement à manger. Alors elle me fit asseoir sur une escabelle boiteuse, devant une table de pierre, qu'elle couvrit d'une nappe qui avoit tout lair d'un écouvillon de four; ensuite elle me présenta quelques grains de sel dans le cul d'un pot de terre cassé, et de Teau dans un vaisseau de la même matière , oii ses poules bu voient ordinairement, avec un morceau de gâteau aussi noir que la nappe. Après m'avoir fait at* tendre un bon quart d'heure, elle me servit, sur une assiette plus noire que de l'encre , une omelette , ou , pour mieux dire, un cataplasme d'œufs. L'omelette, l'assiette, le pain, le pot, la salière, le sel, la nappe et l'hôtesse paroissoient de la même couleur. Mon cœur auroit dû se soulever contre des choses si dégoûtantes; mais outre que j'étois un voyageur tout neuf, il falloit entendre le bruit que mes boyaux faisoient dans mon ventre creux ; on eût dit qu'ils s'entre-mangeoient. Cependant, malgré la malpropreté du couvert et le mauvais assaisonnement des.œufs , je me jetai sur Tomelette

4o GUZMAJN D'ALFARACHE.

comme un cochon sur le gland; j'eus beau la sentir deux ou trois fois croquer âous mes dents ^ quoique cela dût me devenir suspect, je ne laissai pas de passer outre; néanmoins, lo^que j'en fus aux derniers morceaux, il me sembla que cette omelette n'a voit pas tout-à-fait le même goût que celles qu'on mangeoit chez ma mère ; ce que j'attribuai bonnement à la différence des climats, m'imaginant que les œufs pouvoient n'avoir pas la même qualité dans tous les pays : comme si j'eusse été à cinq cents lieues du mien. Enfin , quand j'eus expédié cet excellent mets, je me sentis tout autre que je n'étois auparavant , et je m'estimois trop heureux d'avoir fait ce repas : tant il est vrai qu'à bon appétit il ne faut point de sauce !

Le pain m'amusa plus long- temps que les œufs, attendu qu'il étoit très mauvais, et que pour l'avaler il falloit, en dépit de moi, y aller lentement, ou bien j'aurois joué à m'étrangler; il n'y avoit pas de milieu, surtout lorsque après avoir mangé la croûte, ce que je fis d'abord, je voulus en venir à la mie, qui étoit encore tout en pâte; j'en sortis pourtant à mon honneur, mais ce fut à l'aide du vin, qui, dans ce quartier-là, est délicieux. Je me levai de table d'abord que j'eus achevé de dîner; je payai mon hôtesse et me remis gaiement en chemin. Mçs pieds, qui a voient commencé à refuser le service en arrivant à l'hôtellerie, reprirent une nouvelle vigueur.

J'étois déjà pour le moins à ime bonne lieue de la taverne, et tout alloit bien jusque-là, quand la digestion, qui se faisoit, excita peu à peu dans mon estomac un tumulte qui fut suivi de rapports dont je tirai un

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