LIVRE III, CHAP. VII. / 3og
J'eus beau représenter au chambellan irrité que je n'osois épouser sa querelle, de peur de m'en repentir, il n'y eut pas moyen de m'en défendre. Ses prières , l'amitié que j'avois pour lui, la haine que je sentois pour Nicolao , et enfin mon penchant à faire le mal , me déterminèrent à servir son ressentiment. Hé bien , lui dis-je, reposez-vous sur moi; je me charge de vous rendre le petit service que vous attendez de mes talents. De^mon côté, j'exige de vous que vous viviez avec le secrétaire comme si vous ne le soupçonniez nullement de l'espièglerie qu'il vous a faite. Le chambellan , tout simple qu'il étoit, joua si bien son rôle, que tous les domestiques y furent trompés. On crut qu'il ne se souvenoit plus d'une scène qui avoit été si désagréable pour lui.
Cependant je me pï*éparois secrètement à lui tenir parole; j'achetai de la poix résine, du mastic et de l'encens. Je réduisis le tout en poudre, et le mis dans un papier que je serrai dans ma poche pour l'employer quand j'en trouverois l'occasion. Elle s'offrit peu de temps après telle que je ta pouvois désirer. Un jour que la poste partoit pour l'Espagne, et que M. le secrétaire étoit fort occupé, je me rendis le matin à son quartier, et j'entrai dans sa garde-robe où étoit son valet. Jacques, lui dis-je, mon cher ami Jacques, j'ai là-bas du pain et un morceau de jambon grillé; il ne faudroit avec cela qu'une bouteille de bon vin pour bien déjeuner : si tu peux me la fournir, tu se^s mon compagnon; autrement, j'en vais chercher un autre. Seigneur Guzman, me répondit aussitôt Jacques, vous avez trouvé votre homme; je sais bien où aller prendre
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une bouteille d'excellent vin ; vous n'avez qu'à m'attendre ici, je serai à vous dans un moment. A ces mots il disparut, et me laissa maître de la garde-robe. AIoi^ cherchant des yeux le haut-de-chausse de Nicolao, car je savois que ce secrétaire n'en mettoit pas le matin , et n'a voit sur sa chemise qu'une robe de chambre légère , pour écrire plus à son aise ; cherchant , dis-je , des yeux son haut-de-chausse, je l'aperçus sur une chaise; je le pris, je le retournai; et après en avoir parsemé toute ta doublure de la poudre dont j'ai parlé, je le remis à sa place, de manière qu'il ne sembloit pas qu'on y eût touché. Jacques ne tarda guère à revenir avec du vin; mais dans le temps que nous nous disposions à déjeuner, ' son maître l'appela pour l'aider à s'habiller, et le retint dans sa chambre; de sorte que je fus obligé d'aller vider sa bouteille avec un autre que lui, en attendant que j'eusse le plaisir de voir ma poudre opérer.
Elle fit son effet au dîner du cardinal , où il y avoit. un grand nombre de convives. Nous étions alors dans la canicule, et il fi^isoit une chaleur très favorable à mon dessein. Le domine Nicolao étoit dans la salle avec les autres officiers. Je remarquai bientôt à son action qu'il sentoit dans son haut-de-chausse une démangeaison, où, par respect, il n'osoit porter la main. Il ne savoit quelle contenance tenir; et, par malheur pour lui, à mesure qu'il s'agitoit, il augmentoit son tourment. La poudre, s'attachaut au, poil et à la peau, l'incommodoit à un point, qu'il lui sembloit sentir mille pointes d'aiguilles. Ce n'est pas tout : le cardinal, ayant quelque prdre à lui donner, l'appela , et pendant qu'il lui parloit à l'oreille^ son éminence se boucha le nez tout à
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coup en disant : Qu avez-vous donc sur vous , domine Nicolao? Vous puez l'encens et la poix résine. Le secrétaire rougit à ces paroles et s'éloigna de monseigneur, qui, s'apercevant que presque tous mes caniarades, que le chambeillan avoit mis au fait, s'eatretenoient tout bas les uns les autres en riant, me soupçonna d'avoir fait quelque nouveau tour. Comme j'étois assez près de lui et que je gardois mon sérieux : Guzman, me dit-il , quel sujet vos confrères ont-ils donc de rire ? C'est, lui répondis-je, que M. le secrétaire s'est avisé aujourd'hui de se purger avec de la térébenthine. Le cardinal, à cette réponse, éclata de rire, et toute la table suivit son exemple. Nicolao jugea bien par là qu'on lui avoit fait quelque malice; et, ne pouvant soutenir les ris moqueurs dont toute la salle retentissoit à ses dépens, il s'enfuit avec une précipitation qui redoubla le plaisir de la compagnie. Quand il fut sorti , monseigneur, impatient de savoir quelle pièce avoit été faite au secrétaire, s'adressa au chambellan , qui ne lui en cacha aucune circonstance. Cette dernière aventure acheva de me faire passer dans le palais pour un homme bien redoutable.
Enfin , après deux mois d'exil on me rappela. Je retournai à la chambre des pages , où l'on me rétablit dans mes premières fonctions. Je m'en acquittai avec autant d'effronterie que s'il ne me fût rien arrivé; ce qui me fait souvenir de la fable de la Honte, de l'Air et de r£au, qui voyageoient de compagnie. En se séparant, ils se demandèrent oîi ils pourroient se revoir. L'Air dit : On me trouve toujours sur le sommet des montagnes. Moi , dit l'Eau , on me rencontre à coup sûr
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dans les entrailles de la terre. Oh ! pour moi , dit à son tour la Honte, quand une fois on m'a perdue, on ne peut plus me retrouver. Rien n'est si vrai : je n'étois plus capable d'avoir honte de commettre une mauvaise action; je ne me sentois honteux que d'être pris sur le fait. Enfin j'étois si enclin à la friponnerie, que je me serois, je crois, laissé tomber du haut du château Saint- Ange si j'eusse vu en bas quelque chose à prendre.
Comme le bon cardinal aimoit les confitures, et particulièrement celles qtii venoient des Canaries dans des barils, il en faisoit acheter assez souvent; et lorsque les barils étoient vides , ils apparCenoient au premier domestique qui s'en saisissoit. J'en avois un qui m'étoit venu de cette manière , et dans lequel je serrois des mouchoirs, des cartes, des dés, et autres effets d'un pauvre page. On avertit un jour monseigneur qu'il étoit fraîchement arrivé à un marchand douze petits barils de ces sortes de confitures. Son éminence chargea son majordome de les aller acheter pour elle. J'entendis donner cet ordre , et je. dis aussitôt en moi-même : Il y aura bien du malheur si je ne me rends pas maître de quelqu'un de ces barils. Je me retirai dans ma chambre pour rêver en liberté aux moyens d'en venir à bout, et* je m'arrêtai à celui-ci. Je vidai promptement le baril où étoient mes guenilles , puis l'ayant rempli de terre et de paille , j'y mis les fonds ainsi que les cerceaux , et le refermai si proprement, que Ton eut dit qu'il étoit tout neuf; après quoi j'allai attendre dans la cour ceux qu'on devoit apporter. Je ne tardai guère à les voir arriver avec le majordome qui les conduisoit, et qui