‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 186 sur 328 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les amours de Dorido et de Cloriniay ou Histoire des mains coupées.

Un cavalier de cette ville, nommé Dorido, jeune homme d'une illustre naissance, fort bien fait et plein de valeur, aimoit Çlorinia, fille de seize à dix-sept ans, vertueuse, belle et de bonne famille. Les parents de * cette charmante personne l'élevoient avec tant de sévérité, qu'ils ne lui permettoient pas d'avoir des entretiens où sa vertu pût courir le moindre péril. Elle n'avoit même la liberté de se montrer que très rarement à sa jalousie, tant on appréhendoit que son extrênie beauté, que les jeunes gens ne pouvoient voir impunément, ne causât quelque malheur. Son père ou sa mère, ou bien son frère Yalerio, attachés à ses pas, étoient témoins de toutes ses actions.

Il y avoit déjà plusieurs mois que Dorido, l'ayant

36a GUZMAN D'ALFARACHE.

aperçue par hasard à sa jalousie, en étoU deveau éperdûment amoureux; mais il ne lui a voit eiicore été possible de le lui faire connoître que par des regards pas* sionnés, qu'il ne manquoit pas de lancer toutes Les fois qu'il passoit devant sa n^aison. Si ces œillades le plus souvent n'étoient point remarquées de Tobjet aimé, du moins elles Tétoient quelquefois, et quand cela arrivoit, elles faisoient un effet terrible. Clorinia se contentoit d'abord de considérer le cavalier sans en être vue; mais bientôt, sans savoir pourquoi, elle eut envie de se laisser voir; et peu à peu répondant à ses mines, elle prit enfin de l'amour de la même façon qu'elle en avoit donné, je veux dire en paroissant à sa jalousie.

Dorido jugea bien qu'il avoit fait la conquête qu'il méditoit, et s'accommoda quelque temps, faute de mieux, du plaisir de se croire aimé. Néanmoins, souhaitant de recueillir de sa victoire des fruits plus solides, il en chercha les moyens. Il fit connoissance avec Valerio, et sut si bien gagner son amitié, que Valerio ne pouvoit plus vivre sans lui. Ils étoient tous les jours ensemble, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre ; ce qui donnoit quelquefois à Dorido occasion de contempler à son aise les charmes de sa dame, et même de lui parler, mais jamais en particulier. Les yeux de ces deuK amants étoient les seuls interprètes de leurs mouvements secrets.

Cependant les choses ne demeurèrent pas toujours dans cet état. Clorinia découvrit sa passion à sa suivante Scintila, qui étoit une vieille fille qui avoit xle l'esprit, et qui, voulant servir sa maîtresse , alla trouver Dorido, et lui dit : Beau cavalier, il seroit inutile de

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