LIVRE IV, CHAP. II
trouvant point d obstacle à son dessein, parut à la petite fenêtre. Ils furent ce soir-là moins timides et moins embarrassés en se saluant. Le cavalier, qui avoit de l'esprit , dit mille jolies choses à sa maîtresse , qui y répondit fort spirituellement. Ils eurent un entretien de trois heures, entremêlé de caresses innocentes ; de sorte que la seconde entrevue eut autant de charmes pour eux que la première. La prudente Scintila fut encore obligée de les séparer. Ils l'appelèrent cent fois cruelle , sans songer que si elle troubloit leurs plaisirs , ce n'étoit que pour les rendre plus durables. Comme en effet, ils continuèrent ces passe-temps avec tant de bonheur et de secret , que pei'sonne , si vous en exceptez lin seul homme et la vieille , ne savoit leur intelligence.
Cet homme étoit un jeune gentilhomme romain, nommé Horace, Il aimoit aussi Clorinia, pour Tavoir vue à sa jalousie. Il lui avoit découvert ses sentim'fents par des démonstrations; mais, s'aperce vant qu'elle recevoit fort mal toutes les marques qu'il lui donnoit de son amour, il jugea qu'il devoit avoir un rival plus heureux que lui, et que sans doute c'étoit Dorido, puisqu'il le voyoit dans une si étroite liaison avec Valère. Pour éclaircir des soupçons si bien fondés , il alla trouver Dorido , qui étoit de ses amis, et lui parla dans ces termes : « Mon cher .Dorido, je viens vous demander une grâce que je vous conjure de ne me point refuser; le repos de ma vie en dépend. Vous êtes sans cesse avec Valère ; vous allez fort souvent chez lui : j'ai dans l'esprit que vous êtes touché de la beauté de sa sœur. Si je ne me trompe point dans ma conjecture, daignez me le déclarer; vous êtes trop digne de posséder le cœur
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de cette dame pour que j'entreprenne de vous le disputer. »
Vous êtes donc amoureux de Clorinia, lui dit l>orido un peu troublé? J'en suis charmé, répondit Horace ; mais je me rends justice , et je <;onviens que vous méritez mieux que moi d'être son époux. Parlons sans flatterie, interrompit Dorido. Je me tiendrois assurëmens fort honoré d'être le mari de Clorinia ; mais je vous avouerai de bonne foi que je n'ai pas dessein de le devenir. Est-* il possible, s'écria brusquement Horace, que vous ne songiez point à épouser cette dame ? Âh ! mon ami , que mes intentions sont différentes des vôtres! Je n'aspire qu'à lier mon sort au sien. Vos vues doivent céder aux miennes. Sacrifiez-moi les folles espérances que vous avez conçues ; j'attends cet effort de votre amitié et de votre vertu. Vous pourriez ajouter, dit Dorido, que je le dois à la famille de Clorinia. Oui, contimia-t-il , je vous laisserai le champ libre , si la sœur de Valère , flattée de votre rechecche , consent qu'on vous donne sa main. Je vous débarrasserai d'un rival. Je' ferai plus; je veux parler en votre faveur, et je vous assure qu'il ne tiendra pas à moi que vos souhaits ne soient rempli^.
Horace fut si content de ce discours, qu'il en témoigna de la reconnoissance à Dorido, sans penser que sa promesse n'étoit que conditionnelle , et qu'il devoit s'en défier. Il ne fit là-dessus aucune réflexion; il demanda même à Dorido ses bons offices auprès de Clorinia. Celui^i ne laissa pas d'être touché de la- franchise d'Horace , et se sentant assez généreux pour préférer à ses plaisirs le bonheur d^un ami qui n'avoit que des