‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 196 sur 328 · LIVRE IV, CHAP. III. 38l · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. III. 38l

Cela signifie, me dit-elle, que le bargello arrivera ici dans une heure avec un de vos voleurs, et qu'il a envoyé un de ses archers devant pour en avertir Pompée, qui s'habille pour venir vous le présenter. Mon hôte , en effet, ne tarda guère à m'amener cet archer, que j'interrogeai. Il m'apprit que le voleur qui avoît été attrapé étoit celui qui avoit joué le rôle de Guzman.

Cette nouvelle me rafraîchit un peu le sang. Je commençai à me flatter, que je pourrois recouvrer du moins une partie de mes effets, puisque nous tenions l'auteur du vol. Mon hôte avoit aussi cette pensée, et tout le monde dans sa maison étoit dans une joie inconcevable de cet heureux événement. Je donnai à l'archer une pistole, pour être venu au grand galop me l'annoncer; et je m'habillai à la hâte- pour aller reconnoître le fripon qui m'avoit représenté. Pompée de son côté , se disposoit à m'accompagner, pour parler aux juges en ma faveur. Dans le temps que nous raisonnions là-dessus, un valet du logis accourut pour nous dire que le bar^ gello à cheval étoit à la porte, tandis que ses archers ménoient le voleur en prison. Le marchatid envoya son domestique prier de notre part monsieur le prévôt de vouloir bien mettre pied à terre , et monter à mon appartement. ,

Le bargello , fanfaron s'il en fut jamais , y entra comme en triomphe. Il nous conta d'abord de quelle manière intrépide il avoit arrêté le voleur; et se perdant dans des digressions qui faisoient peu d'honneur à sa modestie , il m'impatienta. J'interrompis son récit . héroïque pour lui demander ce qu'il tn'importoit le plus de savoir, c'est-à-dire des nouvelles de mon argent. Pour

de l'argent, me répondit-il d'un air froid, il n'avoit sur lui que vingt-cinq pistoles, et il ne faut pas s'en étonner. Quoiqu'il ait fait le premier personnage dans cette pièce, il n'est pas le chef de sa bande. C'est un certain Alexandre Bentivoglio , dont je n'ai que trop en* tendu parler, et qui pourra bien un jour tomber sous ma pâte. Néanmoins, poursuivit- il ^ consolez- vous. Nous avons en notre puissance le misérable qui est cause de votre malheur, et qiie je promets de faire pendre. A ce discours impertinent, j'eus de la peine à retei^^ ^^ colère. J'aurois volontiers été le bourreau de M. le prévôt qui me pariait ainsi , de l'archer pour ma pîst<4e, et du marchand qui, par son imprudence, m'avoit mis dans l'embarras où je me trouvois. J'enrageois de bon cœur. Le bargello s'apercevant du peu de satisfaction que j'avois de sa course ^ au lieu qu'il attendoit de moi quelque récompense , sortit très mécontent de ma seigneurie, en disant à mon bote que s'il eût cru que je savois si mal reconnoitre ce que Ton faisoit pour moi , il ne se seroit pas donné tant de peine. Après qu'il fut sorti , Pompée demanda son manteau , et me dit qu'il alloit solliciter les juges. Pour moi, curieux de voir le voleur qui étoit en prison^ je m'y transportai; et ce ne fut pas sans étonnement que je reccmnus en lui Sa ja vedra ^ quelques portrait ressemblant qu'on m'eût fait de ce fripon. Sitôt qu'il me vit, il vint se jeter à mes pieds. Il étoit plus pâle que la mort. Il me demanda pardon. Mon oher seigneur don Gutman, me dit-il tout en pleurs , ayez pitié d'un malheureux qui se k*épent de vous avoir trahi. U alloit continuer, car il a voit préparé une longue harMigue polir m'attendrir;

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mais je ne lui laissai pas le temps d'en dire davantage. Je l'accablai de reprocher; et toute fois en les lui faisant je sentais que ma colère s'afToiblissoit peu à peu. Tous les mouvements d'indignation qui m'agitoient firent place ireensiblement à des sentiments d<e compassion^dontj'aurois eu^ foiblesse de donner des marques, si je n'eusse pris 1^ parti de m' éloigner brusquement d'un traître qui auroit été tout au pioins envoyé aux galères , si la justice à Sienne eût eu alors des ministres un peu sévères. ^

Les juges de ce temps-là, tu vas le voir, ami lecteur, firent ce que mille autres avoient fait avant eux, et ce que dix mille autres ont fait après. Ils me députèrent le jour suivant un greffier, pour me prc^)oser de me rendre partie du voleur emprisonné. Je fis réponse que je le voulois bien^ pourvu qu'il me fît restituer tout ce qui m'avoit été dérobé , autrement non; que je ne demandois point la mort du pécheur ; que ma bourse , quand on le pendroit , n'en seroit pas en meilleur état; en un mot , que .je ne souhaitois rien autre chose que mon argent et mes bardés, et que j'y renonçois, puisque le tout étoit eh trop bonnes mains pour que j^ pusse le rattrsq>er. Le greffier n'eut pas pkis tôt lait rapport aux juges de ce que je lui avois dit, que, considérant qu'il n'y avoit point d'autres espèces à prétendre dans ce procès que celles dont cm. 9.voit trouvé le voleur nanti , ils se contentèrent de le condamner au ^carcan pour deux ou trois heures , et à un bannissement perpétuel du territoire de Sienne. Ces ma^trats équitables disoient , pour qu'on excusât un châtiment si doux, que le coupable n'ayant aucune marque de fe}i

384 GUZMAN D'AL'^ARACfiE.

sur les épaules, c'étoit une preuve qu'il n'avoit janiais été trouvé en faute que cette fois-là , et qu'il méritait par conséquent quelque indulgence. La bonne raison pour faire grâce à un voleur de profession! Et n'est-ce pas un jugement bien judicieux que de le bannir d'un pays où il a volé ? C'est comme si on lui disoit ^ Vat'en , mon ami, on te permet d'aller voler ailleurs.

Je ne sa vois point encore à quoi les juges avoient condamné Sayavedra , et je dinois chez Pompée, lorsqu'un domestique du logis, qui avoit oui prononcer la sentence, entra dans la salle tout essoufflé, et d'un air aussi content que s'il m'eût apporté mes effets : De la joie, seigneur don Guzman, s'écria-t-il , de la joie! Votre larron est condamné au carcan , et l'on doit bientôt l'y attacher. Il ne tiendra qu'à vous de voir cette exécution. Dans ce moment , j'aurois voulu que ce sot eût été mon valet , et être dans un endroit où j'eusse pu librement lui casser les dents à coups de poing. Je n'ai de ma vie été si tenté de battre un homme que je le fus dans cette occasion. Cependant il me fallut dévorer mon chagrin , de même que le changement qui se fit dès ce jour-là dans mon hôte. Il passa tout à coup d'une extrémité à une autre; il ne me regarSaplus que comme un étranger qui l'incommodoit , et dont il auroit souhaité d'être défait.

£st-il possible , me diras-tu? Quoi! ce Pompée à qui tu avois rendu service, et qui, dans toutes ses lettres, t'avoit paru si pénétré de reconnoissance , ce même Pompée te paya d'ingratitude ? Sans doute. Il prit un air glacé avec moi, et me fit assez voir qu'il m'aùroit voulu déjà bien loin. J'y contribuai peut-être , en lui

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