LIVRE IV, CHAP. VIII
mais je ne suis point assez sot pour m'exposer à quelque nouveau malheur en la tenant. Ne conçois-tu pBS le danger qu'il y a pour moi à faire un l<>ng séjour dans cette ville. ? Si mes voleurs m'y ont fait emprisonner après s'être saisis de mon bien , que ne dois-je pas craindi?e des honnêtes gens qui sont en droit de m'accuser de les avoir friponnes ? Ne soyons pas insatiables; nous avons plus de six cents écus, contentonsnous de cela, et sauvons-nous au plus vite. N'as- tu pas arrête des chevaux? Sans doute, me répondit-il; j'en ai payé la journée au maître, ^ui m'a dit qu'ils seroient prêts à la pointe du jour. Tant mieux, lui répliquai-je; nous ne saurions partir assez tôt : je ne croirai pas ma bourse en sûreté , que je ne sois à dix bonnes lieues d!ici. Mon confident me quitta pour aller se reposer quelques moments , fort satisfait de nous voir chargés d'un butin assez considérable, et se flattant de la douce espérance d'y avoir quelque part. Ce n'est pas qu'il fût sans inquiétude sur ce point quand il se rappeloit l'histoire de mes coffres; histoire 'qu'il jugeoit encore trop récente pour que j*en eusse perdu le souvenir.
Dès qu'il entendit du bruit dans le logis , et qu'il crut les domestiques éveillés, il revint dans ma chambre, où il me trouva en état de partir. Il est vrai ^ue je ne m'étois pas seulement jeté sur mon lit , et que je m'ëtois agréablement occupé à ccmipter mes espèces , à mettre l'or d'un côté , l'argent de l'autre, et à ranger enfin proprement nos petits effets. Je l'envoyai payer notre hôte; et lorsque cela fut fait, nous sortîmes de rhôtellcrie et gagnâmes promptement l'endroit où nos chevaux nous attendoient. Jamais départ n'a été si pré*
cipité : à peine avoit-on ouvert les portes de la ville ^ que nous étions déjà dans la campagne. La belle ma-* tinée ! Dans un autre temps j'en aurois admiré les charmes ; mais dans la situation où mon esprit étoit alors, la beauté du jour m'étoit très indifférente. Je ne songeois qu'à tirer pays; je m'imaginois que tous les lévriers de la justice dévoient courir après moi , pour me ramener dans les prisons de Bologne, et m'obliger à restituer l'argent que j 'a vois escamoté à mes deux joueurs. Je tournois la tête à tout montent pour voir si quelqu'un ne nous ^uivoit point; et quand j'apercevois quelque cavalier qui venoit plus vite que nous, le cœur me battoit , je changeois de couleur , je ne me rassurois point qu'il ne fût passé. Tant il est vrai que tout crime porte avec lui son châtiment.
Je devins pourtant peu à peu plus tranquille; et lorsque nous eûmes fait quatre lieues je ne sentis plus aucune crainte. Alors rompant le silence que j'avois gardé jusqye-là , aussi-bien que mon compagnon : Sayavedra, lui dis-je, n'es-tu-pas las de voyager en chartreux? pour moi je le suis de rêver. Parlons; contemoi quelque histoire qui me réveille et me réjouisse. Seigneur don Guzman, me répondit-il, vous me permettrez de vous dire qu'il ne convient guère aut gens qui n'ont pas le sou de tenir de joyeux propos; il n'appartient qu'à ceux qui ont de l'argent à pleines mains de faire de bons contes. Je t'entends , mon ami , lui réplîquai-je en souriant ; je t'assure qu'à la dînée nous ferons un compte ensemble , et j'espère que tu seras content. Comnje vous saisissez les choses, repartit-il en riant! Je vous proteste que ce n'est point là ma pensée.