‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 293 sur 328 · LIVRE VI, CHAP. IV · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. IV

il seroit Stipulé que je dirois chaque jour de raiméeune messe pour le repos de rame de la défunte; mais qu'en même temps je déclarerois par un écrit particulier que ce bien n'étoit pas à moi , et que je le remettrois à don André quand il le jugeroit à propos. Une pareille contrelettre faite pour une œuvre pie , bien loin de me sembler contrevenir aux décrets des saints conciles , ne souleva pas un moment contre elle ma conscience. Je conviens que je n'étois pas un homme à y regarder de si près, non plus que mon beau*père, qui n'a voit peutêtre fait de sa vie aucune affaire qui blessât moins que celle-là les canons de l'Église. Quoi qu'il en soit, ne pouvant faire autrement, voilà par quelle porte je me disposai tout de bon à entrer dans le sanctuaire des ministres de la religion.

£n attendant que je pusse recevoir les ordres, je commençai à m'écarter de toutes les compagnies , et , pour vivre plus régulièrement, à fréquenter les lieux saints. Un jour qu'il faisoit un très beau temps pour la promenade, je sortis de la ville pour aller en pèlerinage à Sainte-Marie^H^u-Yal, agréable hermitage qui n^en est éloigné que d'un quart de lieue. Je rencontrai en chemin un grand concours de monde , qui a voit entrepris comme moi ce petit voyagé par dévotion , et la chapelle de la sainte en étoit si remplie , qu'en y arrivant je ne sus où me placer pour faire ma prière. Une dame , qui n'étoit qu'à deux ou trois pas de moi , remarquant ma peine, se retira promptément en arrière, comme pour m'inviter par cette action à me mettre auprès d'elle. Je fus surpris et touché de cette honnêteté d'une femme qui m'étoit inconnue, et à qui je croyois l'être. Malgré

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la gravité que j'aflfectois , je ne pus me défendre d'attacher ma vue sur une personne si polie, et je ne doutai point, à voir la propreté de ses habits, que ce ne fût une dame hors du commun.

Elle me cachoit avec soin son visage, ne me laissant apercevoir qu'un œil, qui me lança une œillade dont je fus percé jusqu'au fond du cœur. Je me glissai tout ému derrière la belle , et , voulant lui témoigner ma reconnoissance par quelques paroles obligeantes , je liii dis tout bas : Que vos politesses sont dangereuses! Je crois que vous ne les craignez guère , me répondit-elle sur le même ton. Je n'osai lui répliquer, de peur d^être entendu de quelques femmes qui étoient autour d'elle, et qui me paroissoient être de sa compagnie. Je les regardai toutes ; et m'étant surtout appliqué à en considérer une qui se cachoit moins que les autres , je la reconnus pour la veuve du docteur Gracia, professeur en médecine, femme déjà surannée, et qui tenoit des pensionnaires. Je sa vois qu'elle avoit trois filles, qu'on appeloit par excellence les trois Grâces, à cause du nom de leur père , et qui véritablement passoient pour des personnes charmantes. Je ne doutai point que la dame à qui je venois de parler ne fût une de ces trois illustres sœurs ; et comme la renommée vantoit particulièrement la beauté de l'aînée , aussi-bien que son bon esprit , je souhaitai que ce fût cèile - là : souhait *qile je ne pus. former sans craindre en même temps pour mon cœur. . Il faut tout dire : avec la réputation d'être fort jolies, elles avoient celle de n'être pas des vestales ; ce qui ne me surprenoit point , le docteur Gracia ayant laissé ses affaires dans un état qui avoit obligé sa veuve à prendre

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