LIVRE VI, CHAP. V. 5^S
Ce ne fut là que le commencement du branle; car, devenant plus libéral à mesure qu'il prenoit plus d'amour, il se jeta dans une dépense effroyable. Il fit présent à ma /emme de plusieurs habits magnifiques, et de quantité de bijoux. Il la menoit tantôt à la promenade, tantôt aux spectacles, et nous régaloit, elle et moi, tous les jours à grands frais. Je m'imagine, me diras-tu, que toutes ses générosités n'étoient pas en pure perte pour lui. Je le crois comme toi. Dona Maria étoit naturellement trop reconnoissante pour les payer d'une parfaite ingratitude ; mais c'est de quoi je ne me souciois guère. L'époux d'une coquette , quand il est dans rindigence, et qu'il trouve son compte à laisser sa femme coqueter, doit être complsdsant : les sots sont les galants qui achètent chèrement de lui une chose dont il est saoul. Pour moi , je me revis en peu de temps, par ma complaisance , dans une gracieuse situation. Tout ce qui nous chagrinoit, mon épouse et moi, c'est que notre hôtesse faisoit semblant de ne souffrir qu'à regret la bonne intelligence qu'elle vbyoit entre ma femme et le marchand. On ne lui avoit fait que de petits présents pour la rendre traitable; elle vouloit de plus grands profits; cela fut cause que nous délogeâmes. Nous louâmes une maison toute entière, pour y vivre en pleine liberté, et nous la garnîmes d'assez beaux meubles, dont le seâor Diego, c'est ainsi que se nommoit le marchand , eut la bonté de faire la dépen&e. O la joyeuse vie que nous menions là -dedans! La bonne chère, l'amour et tous les plaisirs sembloient y faire leur séjour.
Le marchand ne pouvoit être plus satisfait qu'il
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rétoit de son sort, et nous n'étions pas moins ccmtents du notre. La concorde et la paix régnoient dans notre petit ménage, lorsqu'un jeune seigneur flamand, beau^ bien fait et à grand équipage, vit ma femme à la comédie avec le senor Diego, et la trouva si aimable^ qp'il eut envie de la connoître. Il ne souhaitoit pas moins de savoir qui étoit l'homme qui l'accompagnoit. La dame lui paroissoit une personne de qualité, tsuit par ses habits que par son air noble, et le marchand a voit une mine basse, avec un habillement qui ne donnoit pas une idée avantageuse de sa condition. Il ne savqit que penser de ce bizarre assemblage. Il prit d|abord Diego pour un domestique de la dame; mais Diego avoit avec elle un air familier, qui lui fît croire ensuite que c'étoit son mari. Pour être informé de la vérité , il les fît suivre après la comédie par un laquais qui avoit de Tesprit^ et. ce laquais ayant tout découvert par ses perquisitions, lui en fit un fidèle rapport. Le gentilhomme flamand, ravi d'avoir jeté les yeux sur une personne de bonne composition, se flatta de la souffler au négociant , dont la figure étoit si différente de la sienpe.
Pour y parvenir, il eut une secrète conférence avec notre ancienne hôtesse , qu'il mit dans ses intérêts par des présents, et qui, ne demandant pas mieux que d'être employée à de pareilles affaires, promit de le bien servir pour son argent. Cette femme, dont nous nous étions séparés à l'amiable, nous venoit voir quelquefois : elle ménageoit notre connoissance, ou, si vous voulez, celle de mon épouse, pour en profiter dans l'occasion. Un jour, dans un entretien particulier