LIVRE VI, CMAP. VII. 6oi
dont je viens de faire mention. C'étoit un grand prédicateur et un saint homme , qui avoit fait plusieurs conversions. On crut que je venois le trouver , sur sa réputation , pour me mettre au nombre de ses pénitents ; on me conduisit à sa chambre. J'y entrai d'un air hypocrite, et adressant la parole au religieux , sans oser at« tacher sur lui ma vue , je lui dis , d'une voix fpible et douce : Mon très révérend père , je viens de ramasser dans la rue cette bourse, qui paroit pleine de pièces d'or ou d'argent. Quoique je ne sois qu'un pauvre homme , je sais bien qu'il ne m'est pas permis de la retenir ; c'est pourquoi j'ai pris la liberté de vous demander pour la remettre , telle que je l'ai trouvée , entre les mains de votre révérence , pour qu'elle en dispose comme il lui plaira.
Le bon père , à ces mots , ouvrit de grands yeux pour me considérer depuis les pieds jusqu'à la tête; et aussi charmé de mon action , qu'elle lui auroit paru condamnable s'il en eût pu pénétrer le motif, il loua d'autant plus la délicatesse de ma conscience , qu'elle étoit plus rare dans les hommes indigents. Il ne pou voit assez m'admirer ; et se sentant en même temps une envie de me rendre service, pour récompenser ma vertu , il me fit 'des questions sur mon état et sur mes talents, afin qu'il pût savoir de quoi j'étois capable. Mon révérend père, lui dis-je, il y a quelque temps que je suis à Se ville , où je ne suis point occupé. J'ai quitté la recette des tailles de Madrid, où j'ai été employé, et où j'ai mieux aimé mettre du mien que de me résoudre à persécuter lès pauvres gens. De receveur des tailles je me suis fait intendant d'un grand seigneur, dont les
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affaires étoient fort dérangées. Néanoioins, avec Taide de Dieu , je serois venu à bout de les rétablir , s'il ne les eût pas gâtées à mesure que je les raocommodois. Enfin, après l'avoir servi pendant quatre années avec tout le zèle et toute la fidélité que je lui devois , je suis sorti de chez lui plus gueux que je n'y étois entré , et sans avoir été payé de mes gages.
Le révérend père m'éoouta jusqu'au bout avec une extrême attention ; et surpris d'entendre parler en si bons termes un homme dont Thabillement ne prévenoit point en faveur de son éducation y il me demanda si j'avois étudié. Je lui répondis que j'avois fait toutes mes études , dans l'intention d'être prêtre ; mais qu'après avoir bien réfléchi sur un dessein qui demandoit tant de vertus que je n'a vois pas , je m'étois déterminé à l'abandonner^ Il fut curieux de m'interroger sur des matières théologiques , pour voir jusqu'où pouvoit s'é« tendre ma capacité ; et comme j'avois la mémoire en* core toute pleine des leçons de mes professeurs de théologie, je lui répondis d'une manière qui l'étonna. J'eus avec lui un entretien detleux heures , et il parut si content de n^oi , qu'il me témoigna que j'avois gagné son amitié. Allez , me dit*-il ensuite en me congédiant , je dois, demain dimanche, prêcher dans notre église; j'y publierai la bourse que vous avez trouvée. Revenez ici mardi ; j'espère que j'aurai quelque bonne place à vous offrir.
Après avoir quitté sa révérence , je me rendis chez ma mère. J'ai perdu , lui dis-je , la bourse que vous m'aviez donnée, et dans laquelle sont Votre bague ^ votre cachet et le dé d'argent de dona Maria , avec huit