LIVRE I, CHAP. YIII
En même temps il la débita dans ces termes, sans attendre la réponse de son compagnon.
a Jupiter n'étaiit pas content d'avoir créé pour les hommes tout ce qui se voit sur la terre , par un excès d'amour pour eux , envoya dès les premiers temps le dieu du plaisir résider dans ce bas monde, uniquement pour les réjouir. Mais les hommes, et encore plus les femmes , s'attachant à ce nouveau dieu qui les charmpit par ses attraits, résolurent de ne reconnoître que lui pour leur divinité; ils se flattèrent qu'il a voit de quoi combler tous leurs vœux : ainsi, croyant pouvoir se passer de. tous les autres dieux du ciel, ils commencèrent à les oublier : les prières, les sacrifices, les victimes, tout ne fut plus que pour le dieu du plaisir. Jupiter, comme le plus offensé, fut si sensible à l'ingratitude de ses créatures, qu'il crut devoir se venger d'elles ; il assembla les immortels pour les consulter, de peur qu'on ne l'accusât de n'avoir écouté que sa colère.
« Tous les dieux en général blâmèrent le procédé des hommes plus ou moins, selon les sentiments que chacun avoit pour eux. Les plus débonnaires représentèrent à Jupiter que des mortels fi'étoient que des mortels, c'està-dire des créatures foibles, pleines de défauts, et des-* quelles on ne devoit attendre que de l'imprudence et de l'indiscrétion ; que le maître des dieux , bien loin de voir leur foiblesse d'un œil irrité , il lui convenoit pltrtôt d'en avoir pitié, et de leur pardonner, au lieu de songer à les punir. Si nous étions hommes comme eux , ajoutèrent-ils, nous ne nous conduirions pas autrement, peut-être même ferions -nous pis; d'ailleurs, considérez quel dieu vous leur avez donné; voyez de^ quelle sorte il en use avec
eux : ils ne les abandonne points il flatte leurs^ désirsr^ et a des manières ravissantes dont ils sont enchantés. Vous, au contraire, vous ne vous montrez que de temps en temps, et presque toujours la foudre en main; en un mot, vous les effrayez, et vous ne devez pas être étonné s'ils vous aiment moins qu'ils ne vous craignent : au reste, ils peuvent se corriger et rentrer en eux-mêmes, quand on les aura sérieusement avertis du tort que fait aux immortels , et principalement à vous , l'aveugle attachement qu'ils ont pour cette divinité.
« Lorsque les dieux pacifiques eurent fait cette remontrance à Jupiter, Momus, qui haîssoit les hommes, lui en voulut faire une autre foute contraire; mais il la commença dans des termes si libres , que le souverain des cieux lui ferma la bouche en lui disant qu'il parleroit à son tour. D'autres divinités, qui n'étoient pas mieux intentionnées pour le genre humsûn que Momus y voulurent persuader au fils de Saturne qu'il devoit détruire les hommes; que c'étoient des êtres inutiles, et dont les dieux n'avoient pas besoin. D'autres immortels fnoins emportés, croyant lui donner un avis admirable, lui conseillèrent de réduire en poudre ces coupables humains, et d'en créer d'autres plus parfaits , puisque c^étoit une chose qu'il pou voit faire d'un souffle : alors Apollon demanda permission de parler , et dit, avec cet air de douceur qu'on lui attribue, ces paroles au père des dieux :
a Jupiter, divinité remplie d'amour et de bonté, tu es si justement irrité contre les hommes, que quelque vengeance. cruelle qu'il te prît envie d'en tirer, aucun