‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 317 sur 328 · LIVRE VI, CHAP. IX:. ôiT · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAP. IX:. ôiT

lement. Soto me répondit qu'il ne savoit de quoi je lui parlois. Je crus d abord qu'il vôuloit rire; mais c'est h quoi il ne pensoit nullement. 11 persista constamment à nier qu'il eût reçu quelque chose de moi. Je pris mon sérieux. Je lui reprochai son ingratitude et sa mauvaise foi. Il se moqua de mes reproches et de mes menaces, et demeui*a toujours à bon compte saisi des paquets. Son procédé me piqua. Je résolus de m'en venger, de déclarer la chose au conducteur, aimant mieux qu'il profitât du larcin que Soto, et je ne noanquai pas, eu arrivant à la couchée, d'exécuter ma résolution.

Je n'eus pas sitôt conlé le fait au conducteur, qu'il fit appeler Soto, pour lui demander les deux paquets. Le forçat lui répondit effrontément qu'il ne les avoit pas, et qu'il falloit que je fusse un grand fourbe pour l'accuser de les avoir. Ah! vous ne voulez donc pas les rendre de bonne grâce , s'écria le conducteur? Hé bien , mon ami, nous allons en user avec vous comme vous le méritea. En même temps il ordonna aux gardes de lui donner la question avec des cordes. Soto pâlit de frayeur à cet ordre cruel, et craignant pour sa peau, il avoua lâchement que les paquets étoient cachés dans le ventre de son cochon, car il en avoit aussi attrapé un. Véritablement on les y trouva, et quand on les eut défaits , on vit plusieurs chapelets et bracelets de corail garnis d'or, et bien travaillés. Notre conducteur ^ en homme qui entendoit parfaitement son métier, les serra sans façon dans ses poches, en me promettant une ré* compense, que j'attends encore aujourd'hui; ce qui prouve bien que ces sortes de gens profitent des mauvaises actions des voleurs, sans avoir part à leur châtl-

6i6 GUZMAN D'ALFARACHE.

ment. Depuis ce jour-là , Soto et moi nous nous jurâmes

une haine immortelle.

Nous poursuivîmes notre route, et à notre arrivée au port Sainte-Marie , nous trouvâmes qu'on y espalmoit six galères pour les envoyer en course. On nous laissa reposer pendant quelques jours dans la prison , après quoi nous fûmes partagés en six bandes. Je fus assez malheureux pour être de celle dont étoit Soto, et par conséquent condamné à vivre avec lui dans la même galère. On nous y fit entrer. On me plaça an milieu , vis à vis le grand mât; et ce qui me causa \m véritable chagrin, c'est que Soto fut mis au banc du patron, de manière qu'il étoit fort près de moi. On nous donna deux chemises avec Thabit du roi, deux caleçons de toile, une camisole rouge, un bonnet de la même couleur, et un capot. Après cela, le barbier vint nous raser le menton et la tête. Je ne perdis pas mes cheveux sans regret : quoiqu'ils fussent d'un blond qui tiroit sur le roux, ils ne laissoient pas d'être assez beaux. Me voilà donc forçat dans les formes , et il y avoit assurément long-temps que je méritois bien de l'être.

Comme le comité est un officier qui a un grand pouvoir sur les galériens, et qu'il l'exerce ordinairement avec beaucoup de brutalité, je crus que je ferois une bonne affaire si je pouvois gagner son amitié. Il couchoit et mangeoit auprès de mgi; j'étois à portée de lui rendre de petits services, et je ne manquois pas une occasion. J'alloisle servir à table, faire son lit, nettoyer ses habits. J'étois toujours le premier à courir au-devant de ses besoins, et à lui marquer mon zèle. Tant de peines et tant de soins ne demeurèrent pas sans récom*

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