LIVRE I, CHAP. IX
infidèles , et les poursuivirent si vivement, qu'ils entrèrent pêle-mêle dans le faubourg de Baëça.
Le gouverneur n'auroit pas manqué de profiter de Tardeur indiscrète des chrétiens, s'il eût eu assez de monde pour faire alors une vigoureuse sortie; mais voyant alors sa garnison trop affoiblie pour oser l'entreprendre, il se contenta prudemment de faire feu sur eux, pour les empêcher de se loger dans le faubourg; ensuite il fit fermer les portes de la ville, de peuf* qu'elle ne fût emportée d'assaut. On eut beau lui venir dire que sa fille unique étoit malheureusement allée prendre l'air dans un jardin qu'il avoit au faubourg, et qu'il étoit à craindre qu'elle ne tombât entre les mains des ennemis, il répondit, en consul romain, qu'il aimoit mieux perdre sa fille qu'une place dont son roi lui avoit confié la défense.
Parmi les seigneurs de Varmée chrétienne qui entrèrent dans le faubourg avec les Maures, don Alonse de Zuniga fut un de ceux qui se signalèrent le plus. Ce cavalier, qui pouvoit avoir dix-huit ans, faisoit sa première campagne; il aimoit la gloire, et il n'étoit venu au siège de Baëça que pour mériter l'estime de Ferdipand par quelque action d'éclat. La fortune favorisa son dessein : comme il poursuivoit les ennemis, passant au fil de l'épée ceux qui vouloient lui résister, il arriva près d'une maison de fort belle apparence, qu'il jugea devoir appartenir à une personne de qualité; curieux de savoir ce qu'il y avoit dedans, il fit enfoncer les portes à coups de hache : il se présenta d'abord une douzaine d^ommes armés seulement de sabres pour en défendre l'entrée; mais quatre ou cinq
d'entre eux, ayant été jetés par terre, abattirent le courage des autres, qui se sauvèrent par-clessits les murs du jardin.
Les cavaliers de don Alonse , ravis de trouver une maison richement meublée, ne songèrent qu'à la piller; pour lui, qui ne cherchoit que l'occasion de la gloire, il parcourut cette maison Tépée à la main avec cinq ou six de ses gens , brisant et enfonçant toutes les portes fermées , pour voir s'il ne rencontreroit pas quelque Maure qu'il fallût combattre. Comme il alloit ainsi d'appartement en appartement, il entendit des cris et des gémissements à l'entrée du dernier : en même temps il aperçut cinq femmes, dont quatre tout en pleurs et fort effrayées vinrent tomber à ses pieds , en le conjurant de leur sauver l'honneur et la vie ; mais la cinquième , qui faisoit assez connoître par son air et par ses habits qu'elle étoit la maîtresse des autres , au lieu de s'humilier devant son ennemi , tenoit un poignard, et gardoit une contenance assurée : Arrête, lui dit- elle fièrement , en langue castillane , lorsqu'il voulut s'approcher d'elle, ce fer punira l'insolent qui osera mettre la main sur raoi.
Don Alonse n'eut pas sitôt envisagé la dame qui venoit de lui adresser ces paroles courageuses, qu'il fut ébloui de sa beauté ; il sentit les premiers mouve* ments que l'amour exdte dans les cœurs qu'il soumet à son^ empire ; et déjà tout enflammé de son ai*deur naissante , il leva la visière de son casque , remit son épée, et dit à la dame, avec autant de douceur que de respect, qu'une personne comme elle n'avoit rien à craindre d'un cavalier tel que lui ;. qu'il étoit bien mor--