‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 5 sur 328 · LIVRE I, CHAP. II. l · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. II. l

est vrai qu'ils s'en acquittèrent de façon qu'ils furent bientôt décriés. On les accusa d'usure. Us prétoient, disoit-on , de l'argent à gros intérêts sur de bonne argenterie pour un temps limité, passé lequel les gages, si l'on n'avoit pas été exact à les retirer , leur restoient : quelquefois même ils payoient de défaites les personnes qui venoient pour les reprendre dans le temps marqué, et l'on étoit presque toujouj^s obligé de les appeler en justice pour les ravoir.

Mes parents s'entendirent plus d'une fois reprocher ces infamies ; mais comme ils étoient prudents et pacifiques, ils alloient toujours leur train : ils laissoient parler les médisants. En effet, quand on fait bien, pourquoi s'embarrasser du reste ? Mon père fréquentoit les églises , portoit un rosaire de quinze dixaines , et dont les grains étoient plus gros que des noisettes. Il falloit le voir a la messe l Humblement prosterné devant l'autel , les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel , il poussoit des soupirs avec tant d'ardeur, qu'il inspi- ^roit de la dévotion à tous ceux qui se trou voient autour de lui. N'est-ce pas lui faire une horrible injustice , que de croire, sur de si beaux dehors, qu'il étoit capable des vilains trafics dont on l'accusoit ? Ce n'est point aux hommes , mais à Dieu seul , qu'il appartient de juger du cœur d'un homme. J'avoue que si pendant la nuit je voyois un religieux armé d'une épée entrer par une fenêtre dans une maison suspecte, je pourrois le* soupçonner de n'avoir pas de bonnes intentions; mais que l'on taxe d'hypocrisie un homme en lui voyant faire des actions chrétiennes, c'est une malignité que je ne puis souffrir.

i6 GUZMÂN D'ALFARACHE.

Dès qu'il se vit hors d'une affaire si importante , il s'occupa tout entier de celle de Séville , où il ne manqua pas de se rendre en diligence. On avoit eu nouvelle dans cette ville qu'il avoit embrassé le mahométisme , et son correspondant en étoit si persuadé , qu'il jouissoit de son argent sans avoir la moindre crainte d'être un jour contraint à le lui restituer. Aussi c'est une chose plaisante à se représenter que la surprise où il fut de voir le Génois un beau matin entrer chez lui d'un air et sous un habillement qui ne sentoit point l'esclave. Il crut, pendant quelques moments, que c'étoit un fantôme qui lui apparoissoit sous la figure de son principal créancier; mais ayant reconnu, malgré lui , que c*étoit mon père en chair et en os , il demeura bien sot. Il fallut en venir aux éclaircissements. Alors le banqueroutier, payant d'audace , convint qu'il étoit juste de compter; mais ils avoient eu ensemble un si grand commerce , que cela demandoit une longue discussion : j 'ajouterai même , et je le puis hardiment , que dans ce commerce ils avoient fait l'un et l'autre mille friponneries dont eux seuls avoient eonnoissance ; et comme Jes tours de passe-passe ne se marquent pas sur les livres , mon scélérat de correspondant eut la hardiesse d'en , nier les trois quarts , contre cette bonne foi que les voleurs se gardent si religieusement les uns aux autres. Que te dirai -je enfin? Après bien des paperasses lues et relues , après une infinité dç demandes et de réponses accompagnées de reproches et d'injures réciproques , l'accommodement fut que le banqueroutier rendroit une partie, et que son créancier ne perdroit pas tout. De l'çau tombée on en ramasse ce qu'on peut,

LIVAE I, CHAP. II. ly

et certainement mon père avoit agi fort prudemment de s'être fait guérir à Malaga de sa gale d'Alger. S'il n'eût pas pris cette précaution, il ne tenoit rien; il n'auroit pas touché une blanque de sa dette. Un homme du caractère de son correspondant auroit bien pu lui jouer quelque mauvais toUr à Séville : peut-être eût-il donné la moitié de sa dette aux bons religieux de la Sainte Inquisition pour lui faire faire son procès. On peut juger de la disposition oîi il étoit à son égard par tous les bruits désavantageux qu'il répandit de lui dans cette capitale de l'Andalousie. Quelles sottises ne dit-il pas à tous les marchands du change^ au sujet de deux misérables, banqueroutes que le Génois avoit faites, et qui véritablement avoient été un peu fraudu'leuses ! Mais les négociants en font-ils d'autres ? et faut-il tant crier contre im malheureux commerçant qui, pour raccohimoder ses affaires dérangées, a recours à une*petite banqueroute ? Ce n'est rien entre marchands ; ils ne font que se le prêter et se le rendre les uns aux autres. Dans le fond , si c'étoit un si grand mal, la justice ne prendroit-elle pas soin d'y remédier ? Sans doute. Nous la voyons bien quelquefois , tant elle est sévère , faire fouetter et envoyer des pauvres aux galères pour moins de cinq ou six réaux.

Notre enragé de correspondant ne fut pas satisfait d'avoir diffamé mon père en divulguant les deux banqueroutes ; il poussa la malignité jusqu'à vouloir lui donner un ridicule dans le monde, en disant qu'il avoit plus dt soin de sa personne qu'une vieille coquette, et que son visage étoit toujours couvert de rouge et de blanc. Je conviens que mon père se frisait et se parfu- Guzman; i. >

i8 GUZMAN D*ALFARACHE.

moit ; il étoit idolâtre de ses dents et de ses mains : en6n il s'aimoit, et, ne haïssant pas les femmes, il ne négligeoit rien de tout ce qu'il croyoît devoir leur rendre sa personne agréable. Il donna par là beau jeu à notre correspondant, qui lui fit d'abord quelque tort; mais sitôt que mon père fut un peu plus connu dans Séville , il sut effacer toutes les mauvaises impressions que la médisance avoit faites. Il se conduisit d'une manière si honnête , et affecta de montrer dans ses actions tant de droiture et de bonne foi , qu'il gagna l'estime et l'amitié des meilleurs marchands de cette ville.

Il pouvoit bien avoir en tout la valeur de quarante mille livres , tant de ce qu'il avoit arraché des griffés de son correspondant que de ce qu'il avoit apporté d'Alger : ce qui n'étoit pas une petite somme pour lui, qui savoit à merveille trancher du gros négociant. Personne à la bourse ne faisoit autant de bruit que lui ; si bien , qu'après quelques années il ' fut en état d'acheter une mais'bn à la ville et une autre à la campagne. Il les meubla toutes deux magnifiquement, et surtout sa maison de plaisance qui étoit à Saint-Jean d'Alfarache , dont j'ai pris la seigneurie. Mais comme il aimoit fort les plaisirs , cette maison le ruina par les fréquentes occasions qu'elle lui fournit de faire de la dépense. Insensiblement il négligea ses affaires, s'en reposisi sur des commis, et, pour soutenir la. figure qu'il faisoit, il s'avisa de jouer et de faire jouer chez lui de riches marchands qu'il engageoit au jeu, après les avoir régalés, et qui avoient toujours le malheur de. perdre leur argent.

Page 1