LIVRE II, CHAP, III
plus étonnant, c'est que les uns n'ignoroient pas ce que les autres faisoient, et que tous, par un intérêt commun, se gardoient le secret.
Quand je n'aurois pas été joueur , et que je n'eusse pas eu un penchant naturel à m'approprier le bien d'autrui, je me serois laissé corrompre par les mauvais exemples qu'ils me donnoient. Je commençai donc à hurler avec ces loups; je regardois, je furetois dans la maison, et tout ce que je pouvois prendre sans qu'on s'en aperçût, étoit autant de raflé; mais, par malheur pour moi , je n'en avois pas plus tôt fait de l'argent , que j'allois le perdre au jeu.
Outre l'hôtel où j'exerçois la subtilité de mes mains^ et qui étoit comme une mer ouverte à tous les pêcheurs , j 'avois encore la maison particulière du cuisinier mon maître, laquelle, à la vérité, n'étoit qu'une petite rivière oîi l'on ne pouvoit pêcher de gros poisson : je ne laissai pas toutefois d'y faire un jour un bon coup de filet. Le cuisinier donna la collation à quelques-uns de ses amis ,. tous gens gaillards et nés pour la table. Us mangèrent des andouilles et des tranches de jambon qui les firent boire à triple mesure. Pendant ce temps-là j'étois à l'hôtel, d'où, après avoir achevé ce que j'avois à faire dans la cuisine, je revins au logis, pour voir si Ion n'y auroit pas besoin de moi. Les convives étoient déjà partis. Je trouvai la salle du festin encore échauffée et pleine d« poussière, le couvert sur la table, et la terre jonchée de bouteilles vides et cassées pour la plupart. Le patron, qu'on ne voyoit point, mais qui se faisoit entendre , ronfloit sur son lit d'une si grande force, que toute la maison en tremfcloit; et la patronne, qui
iga GUZMAN D'ALFARACHE.
se portoit aussi bien que son mari , dormoit auprès de
de lui comme un sabot.
Je considérai quelques moments les débris de cette débauche; ensuite ayant jeté les yeux sur un gpbelet d'argent qui étoit sur la table , il me prit envie de le voler. Je fis réflexion que personne ne m'avoit vu entrer , et que je pouvois sortir de même. Il ne m'en fallut pas davantage pour céder au désir qui me pressoit : Allons, monsieur le gobelet, dis-je tout bas en le fourrant dans ma poche, vous payerez, s'il vous plaît, les pots cassés. J'enfilai aussitôt la porte; et après avoir mis en lieu de sûreté mon larcin^ je retournai froidement à riiotel. Vers le soir, le cuisinier, après avoir cuvé son vin, arriva dans la cuisine avec une migraine qui le rendoit de si mauvaise humeur, qu'il me fit d'abord' une querelle d'Allemand. Il me gronda pour avoir fait un feu où il y avoit peut-être une bûche de trop. Je \e laissai dire tout ce qu'il voulut , sans lui rérépondre ; et je l'acconipagnai apnès le souper, lorsqu'il se retira chez lui. II se coucha dès que nous fûmes au logis. Pour sa femme , elle s'étoit si bien reposée , qu'il ne sembloit pas qu'elle eût tenu tête à cinq ou six ivrognes; elle avoit seulement l'air un peu triste et mortifié. Je lui en demandai la cause aussi effrontément que si je l'eusse ignorée : elle m'apprit la perte du gobelet , et me dit qu'elle s'affligeoit moins pour la conséquence de l'argent, que pour le vacarme que son époux feroit lorsqu'il viendroit à s'en apercevoir; qu'elle n'en seroit pas quitte pour des reproches , ayant affaire, comme il étoit vrai , à un brutal qui nç manqueroit pas de la rouer de coups.