LIVRE II, CHAP. IV. ao
m'étoit venu s'en étoit allé, à la réserve d'un habit qui valoit un peu mieux que celui que j'avois auparavant. Pour qu'on n'eût point à me reprocher que je ne retoumois à mon premier métier que par pui'e fainéan* tise, avant que d'acheter un^ nouveau cabas, je cru» devoir aller offrir mes services à quelques cuisiniers qui étoient amis démon maître, et que je connoissois. S'ils les eussent acceptés, j'aurois achevé de me rendre savant dans leur art, dont j'avois déjà de bons principes, et pour lequel je pouvois me vanter d'avoir d'heureuses dispositions; mais ils savoient que j'aimois le jeu, et qu'il n'y avoit chez mes maîtres rien de sacré pour ma gtiffe lorsque j'étois sans argent. Ainsi ^ me voyant sans espérance d'entrer dans les cuisines des grandes maisons, je repris mon^ premier métier;' j'en» dossai le cabas, et recommençai à servir le bourgeois. Si je ne faisais pas si bonne clière avec mes camarades qu'à l'hôtel d'où je venois d'être congédié, je redevenois en récompense indépendant et maître de mes actions;^ et cette sorte de vie étoit sans doute préférable à l'(iutre; outre qu'étantnaturellement assez sobre, je devois peu regretter une maison où régnoit l'intempératice. «
Nous avions dans la place, aupr^ de Sainte«Croix, une habitation qui nous appartencMt en propre : c'étoit un petit corps-de-iogis que nous avions acheté des deniers <lu public. Nous tenions là nos juntes^' et ttous y faisions nos festins. Je me levois avec le sokil; je parcourais ks boutiques, j'alloi« chez les boulangers et chez l«s bouehers; je faisois ma révolte pour toute la journée. Ceux de nos voisins qui n'avoient point de
ao4 GUZMAN D'ALFARACHE.
valets pour porter les provisions qu'ils achetoient , pre* noient plaisir à m'empioyer, et je les servois avec une fidélité qui me mit en réputation dans les marchés : c'étoit à qui m'auroit et m'occuperoit*
On donna dans ce temps-là des commissions à quelques officiers pour faire des levées. Quand cela arrive^ le bruit s'en répand par-tout; le peuple ému s'assemble par pelotons pour raisonner là-dessus, et il n'y a point de maison où il ne se tienne un conseil d'état ;= dans la nôtre , comme de raison , Ton ne fut pas muet sûr les desseins de la cour. Nous avions parmi nous des spéculatifs dont les conjectures n'étoient pas: toujours éloignées de la vérité. Le bon sens est ^e toute condition. Quand nous étions tous rassemblés le soir, et que, chacun rapportoit ce qu'il a voit vu ou entendu pendant la journée dans les principales maisons de la ville, nous nous entretenions de tout cela; et je t^assure que s'il y en avoit parmi nous qui disoient des. impertinences, il y en a voit d'autres qui formoient des raisonnements dont la justesse et la solidité se trouvoient justifiées dans la suite par les événements. Je me souviens que nous avions, entre autres^ un certain gueux qui avoit deux jambes de bois, et qui se tenoit tout le jour sur un ppnt qu'il avoit choisi pour son poste : ce drole-rlà raisonnoit 4'une manière qui auroit étonné u^ ministre d'état.
Il fut décidé dans notre conseil que les levées qu'on faisoi^^ et^ont on cachoit la destination,. dévoient être pour l'Italie; ce qui se trouva véritable, ainsi que je Je dirai ci-après. La première fois que j'entendis parler de ces troupes, Cfela fit une si forte impression sur mon esprit, que je n'en pus dormir de. toute la nuit. Pour