‹ Œuvres de Le SageChapitre 127 sur 321 · LIVRE IX, CHAP. III · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAP. III

d'impatt^nce que moi le jour qu'on me devoit compter la dot.

La veille de ce jour si désiré , je soupai chez le beaupère avec des oncles et des tantes , des cousins et des cousines. Je jouai parfaitement bien le personnage d'un gendre hypocrite. J'eus mille complaisances pour forfévre et pour sa femme; je contrefis le passionné auprès de GabrieUe; je gracieusai toute la famille., dont j'écoutai sans m'impatienter les plats discours et les raisonnements bourgeois. Âus^, pour prix de ma patience , j'eus le bonheur de plaire à tous les parents. Il n'y en eut pas un qui ne parût s'applaudir de. mon alliance.

- Le repas fini, la compagnie passa dans une grande salle où on la régala d'un ?conoert de voix et d%&truments qui ne fut pas mal exécuté, quoicpi'ûn n'eût pas choisi les meilleurs sujets de Madrid. Plusieurs airs gais, dont nos oreilles furent agréablement frappées, nous mirent de si belle humeur, que nous commençâmes à former d:es danses. Dieu sait de quelle façon nous nous en acquil^àmes, puisqu'on me prit poui* un élève de Terpsichore , moi t|ui n'avois de principes de cet art que deux ou trois leçons que.j'avois reçues chez la marquise de Chaves, d'un petit maître à danser qui venoit montrer aux pages! Après nous être bien divertis, il fallut songer à se retirer chez soi. Je prodiguai les révérences et les accolades. Adieu, mon gendre, me dit Salero en m'embrassant; j'irai chez vous demain matin porter la dot en belles espèces d'or. Vous y serez le bienvenu, lui répondis -je, mon cher beau-père. Ensuite , donnant le bonsoir à la famille , je gagnai mon

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équipage qui m'attendoit à la porte, et je pris le chemin

de mon hôtel.

J'étois à peine à deux cents pas de la maison du seigneur Gabriel, que quinze ou vingt hommes, les uns à pied, les autres à cheval, tous armés d'épées et de carabines, entourèrent mon carrosse et l'arrêtèrent, en criant : De par le roi! Ils m'en firent descendre brusquement pour me jeter dans une chaise roulante, où le principal de ces cavaliers étant monté avec moi, dit au cocher de toucher vers Ségovie. Je jugeai bien que c^étoit un honnête alguazil que j'ayois à mon côté. Je voulus le questionner pour savoir le sujet de mon emprisonnement; mais il me répondit sur le ton de ces messieurs-là, je veux dire brutalement, qu'il n'a voit point de compte a me rendre. Je lui dis que peut-être il se méprenoit. Non, non, repartit-il, je suis sûr de mon fait. Vous êtes le seigneur de Santillane; c'est vous quej'ai ordre de conduire oîi je vous mène. N'ayant rien à répliquer à ces paroles, je pris le parti de me taire. Nous roulâmes le reste de la nuit le long du M ançanarez dans un profond silence. Nous changeâmes de chevaux à Colmenar, et nous arrivâmes sur le soir k Ségovie, où l'on m'enferma dans la tour.

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