‹ Œuvres de Le SageChapitre 159 sur 321 · LIVRE X, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. I

aperçut, vint au-devant de nous d'un pas assez ferme pour un septuagénaire, et nous demanda ce que. nous lui voulions. Monsieur le docteur, lui dis -je, regardez-moi, je vous prie, attentivement; est-ce que TOUS ne me remettez point? J'ai pourtant l'honneur d'être un de vos élèves. Ne vous souvient -il plus d'un certain ,Gil Blas, qui étoit autrefois votre commensal et votre substitut? Quoi! c'est vous, Santillane? me répondit*-il en m'embrassant d'un air affectueux; je ne vous aurois pas reconnu. Je suis bien aise de vous revoir. Qu'avez*vous fait depuis notre séparation ? Vous avez sans doute toujours pratiqué la médecine? C'est à quoi, repris -je, j'avois assez de penchant; mais de fortes raisons m'en ont empêché.

Tant pis, reprit Sangrado; avec les principes que vous aviez reçus de moi, vous seriez devenu un habile médecin j pourvu que le ciel vous eût fait la grâce de vous préserver de l'amour dangereux de la chimie. Ah! mon fils, poursuivit-il d'un» ton douloureux et déclamateur, quel changement dans la médecine depuis quelques années! Vous m'en voyez surpris et indigné avec raison. On ôte à cet art l'honneur et la dignité. Cet art, qui dans tous les temps a respecté la vie des hommes, est présentement en proi« à la témérité, à la présomption et à Vinipéritie '; car les faits parlent, et bientôt les pierres crieront contre le brigandage des nouveaux'praticîens : lapides clamabunt. On voit àons cette ville des médecins, ou soi-disant tels, qui se sont

» L'iinpéride étoit un mot nouveau, dérivé du latin par les vieux médecins, pour caractériser l'ignorance et rinexpérience de leurs jeunes con&éres.

attelés au chetr de triomphe de rantimoine : currus triumphalis antimonii. Des échappés de l'école de ParacelsCy des adorateurs du kermès, des guérisseurs de hasard, qui font consister toute la science de la médecine à savoir préparer des drogues chimiques. Que vous dirai-je? tout est méconnoissabledans leur méthode^ La saignée du pied, par exemple, jadis si rare, est aujourd'hui presque la seule qui soit en usage. Les purgatifs^ autrefois doux et bénins, sont changés en émétique et en kermès. Ce n'est plus qu'un chaos où chacun se permet ce qu'il veut , et franchit les bornes de l'ordre et de la sagesse que nos premiers maîtres ont posées.

Quelque ei)vie que j'eusse de rire en entendant une si comique déclamation , j^eus la force d'y résister ; je fis plus , je déclamai contre le kermès sans ss^voir ce que c'étoit, et donnai au diable à tout hasard ceux qui l'ont inventé. Scipion, remarquant que je m'égayois dans cette scène , y voulut mettre aussi du sien. Monsieur le docteur, dit-jl à Sangrado, comme je suis petit-neveu d'un médecin de la vieille école , qu'il me soit permis de me révolter avec vous contre les remèdes de la diimie. Feu mon grand-oncle, à'^qui Dieu fasse miséricorde, étoit si chaud partisan d'Hippocrate , qu'il s'est souvent battu contre les empiriques qui ne parloientpas avec assez de respect de ce roi de la médecine. Bon sang ne peut mentir : je servirois volontiers de bourreau à ces novateurs ignorants dont vous vous plaignez, avec tant de justice et d'éloquence. Quel désordre ces misérables ne causent-ils pas dans la société civile !

Ce désordre, dit le docteur, va plus loin que vous

Page 1