LIVRE VII, CHAP. IV. 3i
faire avaler la pilule tout doucement^ Enfin, trouvant que je risquois davantage à garder le silence qu'à le rompre , je me déterminai à parler.
Je n'étois plus embarrassé que d'une chose; je ne savois de quelle façon entamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même me tira de cet embarras, en me demandant ce qu'on disoit de lui dans le monde, et si l'on étoit satisfait de son dernier discours. Je répondis qu'on admiroit toujours ses homélies; maïs qu'il me sembloit que la dernière n'avoit pas si bien que les autres affecté l'auditoire. G)mment donc, mon ami, répliqua-t-il avec étonnement, auroit-elle trouvé quelque Aristarque*? Non, monseigneur, lui reparlis-je, non. Ce ne sont pas des ouvrages tels que les vôtres que l'on ose critiquer : il n'y a personne qui n'en soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paroît pas tout-à-fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi?
Ces paroles firent pâlir mon maître , qui me dit avec un souris forcé : Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût? Je ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoiqu'un peu au-dessous de vos autres ouvrages. Je vous entends, répliqua-t-il. Je vous parois baisser, n'est-ce pas? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite? Je n'aurois pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si libre-
* Grand critique du temps de Ptolémée Philadelphe.
3a GIL BLAS.
ment, si votre grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplié très humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse. A Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproche! Il faudroit que je fusse bien injuste. Je ne trouve point du tout mauvais q^e vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de, votre intelligence bornée.
Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification pour rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur irrité, et de phis un auteur accoutumé à s'entendre louer! N'en parlpns plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Mon esprit, grâces au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents; j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez , poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme! Adieu, monsieur Gil Blas, je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de goût.